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25/10/2012

L'angoisse du grand patron au moment de parler fragilité

images.jpegHier, j'ai eu la joie d'animer un déjeuner de levée de fonds pour une très belle association, le Clubhouse France ( http://www.clubhousefrance.org ). Visitez le site, renseignez-vous, mais il s'agit d'une initiative privée (ils ne reçoivent pour l'heure que 3% de financements publics, de la part de la mairie de Paris) magnifique qui permet aux membres de ce club, tous atteints de maladies mentales - principalement la schizophrénie et autres troubles bipolaires - de retrouver une estime de soi suffisante pour se réinsérer. La démarche est fondée sur une grande autonomie des membres qui gèrent eux même le Club (sis 80 quai de Jemmapes) au quotidien.

Bien qu'ayant fait cela gratuitement, je suis reparti infiniment plus riche que je ne suis venu. Riche de rencontres, d'écoute émerveillée de membres du club qui ont eu le courage de parler les 80 convives, tous capitaines d'industries, entrepreneurs ou simplement grande fortune. Il en fallait du cran pour venir s'exprimer ainsi sur ses fragilités, sans misérabilisme ou commisération ; simplement en exigeant une écoute attentive. Elle le fut, sans exception.

Ce fut sans doute ma plus grande surprise. Depuis le début de ma vie professionnelle - il y a une petite dizaine d'années - je me suis retrouvé si souvent en compagnie de chefs d'entreprises que leurs discours me surprennent rarement. Comme pour les politiques, les EDL (éléments de langage) ont envahi le champ de la prise de parole en public. Un certain nombre de codes, mots valises et autres balises vous permettent rapidement de savoir si celui qui parle dirige une grande dame publique, une start-up ayant bien grossi, une industrie ambitieuse (il y en a) ou un moloch des services. Sur tous les nouveaux sujets de responsabilité de l'entreprise, les managers ont du se former et apprendre à plaider car tous (loin s'en faut) ne portent pas en eux de convictions fortes sur le besoin d'ajourner la place de l'entreprise dans la cité. Aujourd'hui, heureusement, on continue de distinguer aisément les tenants d'un vrai changement sociétal et ceux qui tentent maladroitement de surfer sur l'ère du temps indignée devant les injustices. Mais jamais de mutisme: développement durable même quand ils polluent abondamment, diversité même quand ils sont confits dans leurs clichés ou parité quand ils sont machistes, les néo dirigeants savent parler de tout. Culture sciences-po dite sciences-pipeau, nos nouveaux fantassins de l'aventure entreupreunariale peuvent donner un avis sur tout.

Hier, point. D'un coup d'oeil aiguisé vous pouvez facilement distinguer les poseurs qui feignent l'émotion de ceux qui sont réellement chamboulé. Hier donc, un membre du Club est venu raconter son histoire qui aurait pu être la leur. Un jeune homme brillant, successful, un winner avec PHD et MBA en poche très haut placé dans une belle entreprise. Du jour au lendemain, il se met à faire des achats compulsifs. Pas des babioles, mais plutôt un Matisse ou une Aston Martin. Il était en phase maniaque avant de sombrer dans une phase profondément dépressive. Et là, hier, il a accepté de venir en témoigner. Nous avons échangé quelques mots avant le déjeuner pour être sûr qu'il accepte et que tout allait bien. Il m'a souri et a hoché la tête en signe d'approbation. Au moment venu, il s'est levé sans rechigner, s'est installé au pupitre et a fait l'effort insensé de lever les yeux de sa feuille pour regarder l'assistance en témoignant de souvenirs difficiles. A ce moment, j'ai vu des dirigeants émus comme jamais. "Ce pourrait être nous" se propageait de table en table. Quelques uns, trop obnubilés par leurs histoires de marges brutes sont repartis comme ils étaient venus, mais l'immense majorité et les plus célèbres d'entre eux, avaient été touché au coeur. Au moment de repartir vers leurs bureaux, ils emportaient des fragments de cette fragilité qui terrifie tant l'entreprise. Leurs certitudes ont été ébranlées, avec un peu de chance, leurs pratiques changeront.

En sortant je pris le bus et tombait sur un des convives amateurs de transports en commun. Tout frais retraité de l'univers bancaire, il souhaitait mettre sa débordante énergie au service d'association. J'ai aimé son discours : "vous comprenez, le collectif doit se mobiliser. Historiquement, il y eut un consensus malsain entre patronat et syndicats sur la question de la souffrance psychique. Quand un type était atteint, les patrons n'en voulaient plus et les syndicats exigeaient qu'un malade ne travaille plus de sa vie. Peut être la crise économique va accélérer la prise de conscience au motif qu'on ne peut laisser loin de l'emploi un nombre immense (1 à 2% de la population) de travailleurs pendant 20 ou 30 ans. La question du prix va peut être les amener vers une évidence : le travail ramène la dignité et fait partie de la thérapie". Ces sages paroles délivrées, le fringuant sexagénaire est descendu d'un pas sautillant. Je suis resté seul dans mon bus, interdit devant mon livre, les témoignages du déjeuner défilant en boucle dans ma tête.  

Commentaires

"Les néo-dirigeants savent parler de tout". Yep. Distinguer aussi ceux qui parlent en powerpoint (les mots creux), ceux qui parlent en word (les phrases qui font joli) et ceux qui parlent du coeur.
... Mais surtout, belle note (d'espoir) ^

Écrit par : secondflore | 25/10/2012

Merci camarade, te raconterai, mais c'était plus que touchant, bouleversant.

Écrit par : Castor Junior | 25/10/2012

Se confronter de près à la maladie mentale est un enrichissement qu'on ne soupçonne pas, la prise de conscience du fil tenu qui sépare la normalité de l'"anormalité" remet en question profondément, et qu'un tel public se laisse toucher rendrait optimiste, ne boudons pas une telle occasion!

Écrit par : Pascale | 25/10/2012

Merci petit castor pour ce très beau billet qui résume parfaitement bien ce moment magique.
Merci.

Écrit par : Lucie | 25/10/2012

Merci
Un doux moment d'humanité...

Écrit par : Reine | 25/10/2012

Merci de nous avoir accompagné dans cette aventure et d'en témoigner aussi joliment. Ta présence à nos côtés était vraiment précieuse...

Écrit par : Philippa | 25/10/2012

@ Pascale : je vous jure que je n'ai pas boudé !

@ Lucie : petit Castor a aimé ce moment magique.

@ Reine: exactement !

@ Philippa : ta présence et surtout ton témoignage nous ont tous fait grandir, merci !

Écrit par : Castor Junior | 25/10/2012

A propos de patrons qui s'engagent vis à vis des autres : http://www.lexpress.fr/emploi-carriere/emploi/herve-knecht-prix-de-l-engagement-societal-salarie-les-plus-fragiles_1178431.html

Écrit par : Cécile | 26/10/2012

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