28/01/2010
Ma candidature au Jury du Livre Inter...
Vous me prendriez, vous ?
LIVRE INTER
France Inter
75220 PARIS CEDEX 16
Madame, Monsieur,
Je vous fais une lettre que vous lirez sûrement, puisque vous prenez le temps. Le vrai luxe, aujourd'hui, c'est cela, prendre le temps. Lire, c'est une insulte à l'utilitarisme de l'époque, au désir d'actualité, d'instantanéité.... et pourtant je ne peux m'en passer.
Je ne lis pas pour la grandiloquence type "c'est comme l'air que je respire" pas plus que pour m'affirmer dans un champ bourdieusien de grande famille de dominants en me rassurant d'être nul en maths. Au fond, je crois que je lis parce que cela rend la vie plus belle et plus riche.
Voyageur impénitent, j'ai pu constater que la lecture me rapprochait toujours des habitants que je rencontre. A St Pétersbourg, Dostoïevski me valait quelques accolades, Sciascia en Sicile ou Proust à Berlin. Certes, Marcel n'avait pas la double nationalité mais il fallait bien que je me présente, moi, et en tant que français, après la Tour Eiffel et Mireille Matthieu, parfois on me parle de Proust (Jean-Philippe Toussaint aussi, mais moi, ça me parle moins). Enfin, m'apprêtant à partir pour Rio découvrir le carnaval, j'ai lu Georges Amado qui décrit le même événement, mais il y a un siècle; et ça donne envie !
L'inverse vaut aussi, on lit pour voyager sans pour autant dépasser le périphérique (ce qui trahit au passage, ma condition de parisien). Voyager comme dans "à marche forcée" ce récit hallucinée de la marche interminable de prisonniers des goulags qui ont rejoint l'Inde en passant par l'Himalaya... Mais aussi de façon moins exotique, dans la tournée quotidienne d'un facteur vu par Martin du Gard et sa Vieille France.
Il paraît que les jeunes lisent moins, c'est possible je ne travaille pas à l'INSEE. Les filles, non, elles continuent. Au moins, le temps qu'elles passent à lire, elles ne le perdent pas à jouer en bourse. Je n'aime pas ce fatalisme qui voudrait opposer les générations. Au contraire, dans la lecture, je peux m'accorder avec des octogénaires sur le fait que Lucien Leuwen est probablement le meilleur roman de Stendhal. Mais je peux aussi dire à ce même octogénaire vénérable qu'il devrait lire les insomniqaues de Camille de Villeneuve ou la meilleure part des hommes de Tristan Garcia, jeunes pousses comme on dit, et "on" a tort, car comme rappelait Bernard Frank dans son incipit de la panoplie littéraire, "on ne progresse pas en littérature".
Si je parle de ces deux jeunes auteurs, comme de tant d'autres, c'est pour évoquer cet éternel émerveillement face à la découverte littéraire, un bien des plus précieux. Je me souviens d'un ami de vingt ans mon aîné me disant "quel chance, tu n'as jamais lu "au dessous du volcan" devenu depuis un de mes livres cultes. En tout cas un de ceux que j'ai le plus offert avec Eureka Street de Robert Mc Liam Wilson et les livres d'Emmanuel Carrère. Ils n'ont rien de commun, mais la vie n'est pas commune non plus et la lecture, justement, l'enrichit de dimensions insoupçonnées.
Pour toutes ces raisons, je voudrais rejoindre ce jury populaire placé sous la tendre férule de l'exégète en chef du regretté Claude Lévi-Strauss. Il y a cinq ans, j'avais déjà eu l'insigne chance de ce genre d'aventure. C'était le Prix Roman France Télévisions et je garde un souvenir très ému de l'âpre dernier tour de table visant à départager Olivier Adam et Frank Pavloff. Alors, bien sûr, je sais qu'il faut laisser sa place à tout le monde et qu'en vous confessant cela, je perds sans doute un peu de crédit, mais l'honnêteté est si peu partagée de nos jours...
Voilà ma bouteille jetée dans la mer de candidatures que vous devez recevoir, chère Madame, cher Monsieur et j'espère qu'elle aura retenu votre attention au point de vouloir me lancer une bouée pour me voir débarquer le 6 juin parmi vous.
Bien à vous,
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