28.01.2012
Petit Journal / Progression du ridicule politique, où est la poule, où est l'oeuf ?
Comme le remarque fort justement Bernard Stiegler, la télévision n'est pas suffisamment pensée par les intellectuels. Pas à la mesure de son influence, en tout cas. Les thuriféraires du papier et du web (qui souvent sont les mêmes quand ils tiennent les cordons de la bourse), s'envoient des liens vers leurs colonnes mais tout ça sonne creux dans le pays. Prenez un journal dit "d'opposition" comme Libé, même pas 200 000 ex. En leur accordant généralement un coefficient de 2,5 lecteurs par journal, on atteint péniblement 500 000 personnes touchés par le journal chaque jour.
Bien, dans la campagne, on sait pour qui ils roulent. 500 000 rebelles façon Demorand, plus mainstream tu meurs, 500 000 pseudo punks façon Inrocks qui voient comme Thomas Legrand dans François Hollande le moyen de continuer à être libéral en hurlant à la fin des privilèges. Qui peut y croire à part les militants PS, les habitants du XIème et tous les théâtres et centres d'art contemporain ? Personne. Restons à 200 000 ex en ne dérangeant personne, en ne réfléchissant pas au-delà des lignes du cadre tracé par les amateurs du mainstream. On étouffe dans le papier quand on veut entendre parler politique autrement.
C'est ce qu'a fort bien compris ce garçon très bien faussement ébourrifé, complètement inculte politiquement mais fort intuitif et malin, Yann Barthès. Plutôt Groucho que Karl pour Marx, plutôt Rosa d'Obispo que Rosa Luxemburg, mais peu importe de la politique il en consomme en intraveineuse, 8 heures par jour d'images et le résultat est là : chaque soir, 1,5 millions de téléspectateurs, et quelques dizaines (centaines ?) de milliers d'amateurs de réchauffé en ligne qui écoutent religieusement le prêche de l'enfant de choeur sur notre vie politique.
Dans un entretien très instructif accordé au Monde Magazine (400 000 exemplaires, quand même) d'hier, Barthès nous dit qu'il aime "le théâtre de la vie politique française", sans doute parce qu'il aime la mettre en scène en faisant des tonnes... Prenons le Petit Journal pour ce qu'il est, une plaisanterie un peu bavarde, un peu maladroite, mais qui permet d'attendre la suite. Un film de Max Pecas qui serait en première partie d'une soirée Lubitsch ou quelque chose d'approchant. Le problème est que tous ne l'entendent pas de cette oreille... Manuel Valls dit que cette émission "a trouvé le ton pour parler aux jeunes qui ne s'intéressent plus à la politique" et BHL ajoute "c'est un bon commentaire de la vie politique française". Vous m'objecterez qu'avec des zélateurs de cet acabit, pas besoin d'opposant. Certes, mais néanmoins, Valls et BHL ont plus de poids que Régis Debray ou Martin Hirsch, dont je doute qu'ils apprécient les saillies du groom des puissants, Barthès...
Barthès 1, Barthes 0. L'homme qui a atteint volontairement le degré zéro du commentaire politique a battu celui qui s'interrogeait sur ce que serait le degré zéro de l'écriture. Sarkozy décorant Kristeva prononce le nom de l'auteur des Mythologies à la manière du mirliflore cathodique, car c'est lui qui envahit l'espace disponible de cerveau et donne le là de la nouvelle critique. Je viens de me fader 80 copies d'étudiants de qui j'exigeais une analyse distanciée des programmes de chacun et que croyez vous qu'il en restât ? "François Bayrou dit qu'il faut produire français mais il roule en voiture allemande. Jean-Luc Mélenchon veut de la fraternité, mais il est méchant avec les journalistes" ... Bah voyons, Nicolas Sarkozy a des tics, François Hollande est pas clair sur ces chiffres et puis quoi encore ? Barthès a un tic pour moquer les piques des responsables politiques ou leurs propositions, indifféremment, il dit "et paf" par antiphrase. Du pur Yann Barthès dans le texte: " Ha ha ha, je me gausse les politiques n'ont pas de vraies mesures, ils ne proposent rien et c'est pourquoi je les montre plein de leur ridicule au conseil de Paris avec Rachida Dati et je me marre... Oh bien sûr, moi le 22 avril j'irai voter, sans doute pour Sarkozy ou Hollande comme tous les branchés Inrocks, mais surtout pour faire passer mon 1,5 millions de téléspectateurs à 2 millions je suis prêt à tous les trucs de montage, toutes les simplifications goebelsiennes pour bien montrer à quel point nos politiques sont nuls".
Cher Yann Barthès, tous mes étudiants vous regardent religieusement. Ils ont même révisé leur analyse de l'actualité politique ainsi. Ils ont retenu tous les petits travers que vous dénoncez avec délectation. Et rassurez-vous, aucun d'entre eux ne veut plus aller voter pour ces guignols... Avant de les laisser sortir de la salle, je leur ai juste rappelé qu'ils avaient raison, puisqu'ils devenaient majoritaire; l'abstention ne cessant de progresser chez les jeunes. Comme Marine le Pen, d'ailleurs, qui recueille 28% d'intentions chez les 18-24 ans.
Ne vous méprenez pas, je ne vous accuse pas de tous les maux, il y avait bien du ridicule chez nos marquis par le passé. Mais à ne montrer que cela, cher ami, êtes vous bien certain de ne pas être un tantinet responsable du marasme ? Je crains malheureusement que cette fâcheuse pensée ne vous effleure pas quand vous gloussez de ragots au Silencio entre chroniqueurs culturels...
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24.01.2012
Le sens du peuple est il soluble dans un parti censitaire ?
Il y a une certaine logique à publier "le sens du peuple" dans la collection Le Débat de Gallimard. Car il n'est pas tranché. Politiquement, (au sens de la vie politique française avec des partis, des représentants, les inévitables arrangements avec la réalité) Laurent Bouvet -c'est l'auteur- semble pris dans la contradiction du socialiste, résumée par Bénabar (pas cité dans le livre quand il fut un grand soutien de Ségolène Royal): "t'approuves mais tu regrettes c'est ton côté socialiste".
Si je commence par la conclusion, c'est qu'elle fut pour moi inattendue au terme d'un livre remarquable d'érudition, et de finesse d'analyse. Même s'il cite abondamment Rosenvallon et parfois François Furet, Bouvet n'est pas pour autant anticommuniste primaire. Bouvet aime le peuple, se méfie du parti socialiste dont il sait qu'à chaque fois qu'il eut le choix, il choisi l'élite, mais y retourne quand même. Syndrome de Stockholm ? Plus complexe...
Que nous dit Bouvet ? Qu'on a idéalisé le peuple au XIXème, qu'il a connu un bref âge d'or, mais que les socialistes s'en sont méfié, préférant le contourner et le mettre à part des leviers de décisions. Alors, lors du Congrès de Tours, tout le monde houspillait le socialiste Jaurès qui se réclamait du peuple alors qu'il était "ventru". De la gauche radicale à Péguy, tout le monde tombait sur les socialistes. La SFIO de 36 a un peu calmé tout ça, mais Bouvet rappelle, encore avec justesse que cela correspond à un "rattrapage logique". Plus forte car plus inattendue, son attaque des soixante-huitards qui reprend sans le citer le superbe mot de Jouhandeau aux révolutionnaires en goguette "rentrez chez vous, vous finirez notaires". Le trait est dur, pour ceux qui ont pris le Larzac comme pour ceux qui y croyaient vraiment. Mais quand on voit Kessler, Ewald, Cohn-Bendit ou encore Cambadélis, on se dit que l'ordre bourgeois n'a pas trop de raisons de trembler...
C'est pourquoi Bouvet rebondit sur 81 en parlant de gauche fantoche et d'éloignement des idéaux de la gauche : privatisation, équité, compassion pour les victimes et surtout, surtout, remplacement de la figure du prolétaire assimilé à Dupont Lajoie par celle de l'immigré. Le socialiste incarne depuis lors un politiquement correct, mais de droite... Qui l'a conduit, à chaque fois, à perdre ou à ne pas gagner dans la durée. Jusqu'à ce point, je ne changerai pas une virgule de l'opus. Chaque fois que la gauche a eu le choix entre le peuple et les people, le sens et le cens, elle choisi le second... D'où le silence à la question de Mélechon : entre le Front de Gauche et l'UMP, vous choisissez qui ? Le PS choisirait l'UMP et ça, c'est emmerdant... Le SPD a fait ainsi et les socialistes brésiliens aussi... A Solférino, on se mure dans le silence, mais la réponse est écrite et elle interroge lourdement.
Aussi, la conclusion me laisse plus que dubitatif. Il aborde les deux écueils à venir pour la gauche. L'écueil Terra Nova, car cela signifierait plonger encore plus dans la voie du progressisme libéral. 100% d'accord. Et l'écueil de la voie Mélenchon car elle conduit à une impasse... Là, pas d'accord, du tout. D'accord, traiter Marine le Pen de "semi démente" est une connerie. Soit. Mais sur le fond ? Cette analyse du PS par Rémi Lefebvre que partage Bouvet montre la véritable impasse : http://www.fondation-copernic.org/spip.php?article449 . Bouvet le sait : le PS n'a plus de militants (moins de 100 000) c'est un parti d'élus et de représentants de la très haute fonction publique qui ne comprend pas les aspiration populaire car protégé sur l'emploi et le logement, les deux grandes angoisses du moment...
La bio de l'auteur nous montre qu'il a eu de grosses responsabilités dans l'animation idéologique du PS. Amoureux déçu, mais pas rancunier, il est près à jouer les cocus joyeux en adoubant Hollande et en accueillant son "sens du peuple". Hollande ? Hollande n'a jamais travaillé hors de la politique de toute sa vie: il s'est entouré plus encore que Mitterrand d'énarques. Ou sont ces Bérégovoy ou ces Mauroy ? Hollande n'aime pas les riches, c'est bien, il ne connaît pas les gens de peu et ça c'est plus emmerdant... Aussi, certes il faut lui offrir le "Sens du Peuple", mais le député de Corrèze ferait bien de faire l'acquisition d'un autre excellent livre que j'achève, de Pierre Bayard, "Comment parler des lieux ou l'on a pas été?" (Minuit). Ca lui permettra de parler de l'entreprise (au lieu de sa proposition lénifiante de bêtise sur la notation sociale : y a t'il un expert du PS dans le privé ?) et des milieux populaires...
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21.01.2012
Ouvrière
J'aurais aussi pu titrer "le sens du peuple, le roman" en écho au livre de Laurent Bouvet qui me semble plein de bon sens à ce que j'ai pu en lire, mais je vais d'abord le lire réellement avant d'en parler. Ca reste préférable, n'en déplaise à Pierre Bayard.
"Ouvrière", donc, est un roman de Franck Magloire, daté de 2002. A l'époque, je votais Besancenot et tout le monde me tombait dessus en me traitant de jeune imbécile, de fossoyeur de la gauche et de responsable de l'accession de le Pen au second tour et je ne sais plus quelles carabistouilles. Tout ceux qui me disaient cela avaient généralement voté pour des candidats ayant signé toutes les décisions de Jospin avant de partir au dernier moment contre ce bilan qui était le leur (Hue, Mamère, Taubira, Chevènement). On l'a un peu oublié, pour fusiller Laguiller et Besancenot, mais Mamère et Chevènement, deux candidatures à la légitimité proche de zéro ont totalisé 3 millions de voix quand moins de 200 000 séparaient Jospin de Le Pen. On a l'amnésie confortable chez les redresseurs de torts libéraux.
Bref, nous voici dix ans après et le roman paraît en édition de poche. Espérons qu'à six euros, il trouvera nombre de lecteurs pour comprendre que le sens du peuple demeure, pour d'obscures raisons, un sens interdit au PS. A Solférino, on croit à tort que c'est une voie sans issue, on emprunte les ronds-points de la langue de bois "le politique ne peut pas tout. Parfois, il s'agit de savoir fermer des usines aujourd'hui pour recréer de l'emploi demain" et on fonce en sens inverse, sur l'autoroute de la doxa libérale sans gueux. Comme disait avec mansuétude un journaliste de France 3 interrogé dans "les nouveaux chiens de garde" sur l'incroyable violence verbale des Calvi/Pujadas et consorts à l'égard des leaders syndicaux (les Conti, en l'occurence), "pour ces éditocrates, les habitants des quartiers populaires sont comme une réserve d'indiens, ils ne savent pas qui ils sont, ne veulent pas le savoir et quand ils en parlent c'est pour leur dire de se taire". Voilà, assez parlé politique, mais le candidat du changement ne changera que le personnel des cabinets ministériels, pour le peuple et les travailleurs, circulez y a rien à voir. Retournons à la littérature, puisque c'est de cela qu'il s'agit.
"Ouvrière", c'est un sujet dur à la rencontre d'une plume délicate. Le cocktail demeure brutal mais s'avale d'un coup. Ce mince roman ne se repose pas. Trop dur. Car la plume ne vous lâche pas, elle est lancée comme une rapière de duel à mort. Elle a ses raisons de vouloir tuer: c'est de sa mère qu'il s'agit. Frank Magloire raconte l'histoire de sa mère, trente ans de Moulinex qui se sont arrêté comme on tranche un cou de poulet, tchak. Si la haine ressurgit à gros bouillons, c'est à cause de la fin. Car au début, elle a aimé son boulot : qui lui a permis d'avoir une paye, "un habitat décent". On sent que la bombance était rare, mais elle n'en fait pas tout un plat, la mère. Elle a sa camaraderie d'usine, ses copines de vestiaires et ses petites récompenses comme lorsqu'elle atteint l'objectif de rendement deux heures avant, en fin de semaine et qu'elle rentre plus tôt faire une surprise aux mômes. Et puis les objectifs des années 80 arrivent et avec eux, les intérimaires. Pas mauvais bougres, mais poussés à être ennemis par des contremaîtres sournois qui les humilient et les chouchoutent en même temps. Ainsi les filles, les anciennes, voient cette armée de réserve et savent qu'il ne faut plus moufter. On ne parle plus au vestiaire. La peur s'engouffre dans l'usine. Un jour, une gamine court pour rattraper des plaques, défiant les consignes de sécurité. Elle ne veut pas arrêter les machines car les deux minutes de productivité perdues lui seraient imputées. Elle se casse le tibia et a de multiples brûlures. On ne l'a jamais revu à l'usine, qui n'a pas cessé de tourner. Et elle s'arrête sans signe avant-coureur. Les filles de Moulinex se battent, mais personne ne les entend. Personne ne les sauve en tout cas. Elles sont dans cette Normandie moyenne, banale, pas assez triste pour être télégénique. Ce Caen que Florence Aubenas a arpenté pour son quai de Ousitream pendant un an. Pour cette raison, c'est la France moyenne. Les filles n'ont pas des blessures moyennes, ont leur a tenu ce discours dégueulasse et intenable "tes problèmes perso tu les laisses à l'entrée de l'usine" et elles l'ont tant intériorisé qu'effectivement, elles se ravissaient de ne plus penser à elles dans l'usine. Et quand l'usine se dérobe, elles se retrouvent seules avec leur problème sans personne pour les écouter.
Parce que c'est écrit sans effet de manche, dans une langue si chaleureuse qu'elle nous parle à l'oreille et qu'on souffre pour cette femme au dos et aux mains meurtris, "Ouvrière", ce roman, est sans doute infiniment plus juste que de nombreux manuels d'économie ou de sociologie sur la France des oubliés.
Le plus beau compliment que nous ayons reçu avec Saïd Hammouche à propos de notre livre émane d'un généreux dont je tairais le nom parce qu'il n'aimerait pas qu'on le cite, "votre livre m'a vraiment plu car il raconte la vie, aujourd'hui. Les autres essais qu'ont m'a envoyé à noël, j'ai laissé mes enfants les colorier.". Le roman de Frank Magloire, c'est assurément la France de ces dernières années et pour éviter qu'elle ne soit de plus en plus cette chronique d'un libéralisme sans visage humain, il faut le lire pour le croire et se mobiliser pour retrouver la priorité: donner du travail au peuple.
Je ne peux m'empêcher de finir sur une nouvelle remarque politique: il y a deux ans, alors que je relisais les épreuves de mon livre sur l'insertion, deux socialistes tiquaient devant une phrase de Jean-Baptiste de Foucauld que j'avais mis en exergue "le but du patronat n'a jamais été la création, même pas la préservation d'emplois. Son unique but à toujours été la maximisation des profits". Ils pouvaient tordre la bouche tant qu'ils voulaient, de Foucauld à raison et à lire les ravages que cela produit dans "Ouvrière", on se dit que les courbettes devant ces gens-là n'ont que trop duré...
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