14/11/2016
La politique n'a pas le monopole de la démagogie
Après le Brexit, Donald Trump. Par deux fois, le résultat des urnes contredit la volonté de 90% des éditorialistes et des propriétaires de médias et ils boudent. Pour autant, le débat ne fut pas à ce point inégalitaire en termes d'attention et d'accès à l'information. La gratuité et la liberté du web permet aux outragés de tous bords de diffuser leurs opinions et très souvent avec des audiences démentielles pour des thèses peu mainstream compatibles. Hier, Etienne Chouard a rassemblé des centaines de milliers d'internautes pour s'opposer au Traité de Constitution Européenne. De l'autre côté de l'échiquier politique, les harangues d'Alain Soral et autres compagnons de route du complotisme anti gouvernance mondiale atteignent les millions de vues. Cette fascination pour la colère se retrouve dans les urnes et les tenants des canaux traditionnels refusent 1/D'y regarder de plus près 2/ D'en tirer les conséquences... Le Figaro est toujours le Figaro, mais, comme le décrit Aude Lancelin dans le récit de son licenciement, lorsque l'Obs emprunte tout au Figaro, pas étonnant que certains lecteurs aient envie de respirer un peu...
Après coup, les commentateurs mauvais joueurs arguent que les électeurs n'ont rien compris et ont été victimes de démagogues. C'est mot pour mot ce qu'avait dit VGE au lendemain du vote de 2005, et son voeu fut respecté puisque le texte est repassé avec le traité de Lisbonne, en 2008, sans repasser par les urnes. Cette bande de crétins se sont fait avoir par tous ceux qui ont osé remettre en cause des dogmes comme "la concurrence absolue est un bienfait pour l'humanité", "le libre échange ne doit pas être faussé par des contraintes sociales ou écologiques". Bah non, tous ceux qui ont perdu leur boulot, leur maison et leurs services publics de proximité trouvent cela modérément fabuleux, la mondialisation sans entrave. Et ils ne qualifient pas forcément de démagogues ceux qui disent cela...
Le démagogue serait celui qui se contente de réflexions simplistes et joue sur les émotions. Bien. Je ne nie pas qu'il y en a, aujourd'hui, un bataillon entier parmi les responsables politiques. De Farrage à Grillo, de Sarkozy à Donald Trump, le camp des démagogues en politique a grossi avec une célérité inquiétante. Pour autant, peut-on sérieusement avancer qu'ils ne se cachent que là-bas ? Les contempteurs des politiques comme Alexandre Jardin ne sont pas des démagogues peut être ? Tous ceux qui disent "il faut se connecter au monde d'aujourd'hui, pour un président connecté et jeune" sans autre forme de procès, ça n'est pas de la démagogie, peut être ? Si, ce sont des démagogues numériques. Lesquels sont ultra nombreux parmi notre élite jeunes tendance l'Opinion/Challenge/Les Echos, qui ont une vision de société qui se résume à "le wifi pour tous".
L'autre grande métaphore, c'est l'entreprise. Les responsables d'entreprises sauraient gérer quand les politiques seraient de piètres gestionnaires. Mais le bilan de Berlusconi, plus grand businessman italien, incite à beaucoup d'humilité... Michael Bloomberg ne fut pas un meilleur maire de New York que d'autres... Thierry Breton et Francis Mer furent-ils les plus grands ministres de l'économie que la France ait jamais connu ? Probablement pas, nonobstant une expérience de l'entreprise certaine... Pourquoi n'ont-ils pas fait mieux ? Sans doute parce que leurs bilans d'entreprises tiennent beaucoup à ce que des politiques publiques les ont soutenu à bout de bras en encourageant le libre échange à grands renforts d'incitation fiscales. Parce qu'ils n'ont rien de mieux à dire que ce qu'ils rabâchent depuis trente ans dans une réduction de la pensée type "coupez les dépenses publiques, libérez les énergies économiques, la croissance est le propre de l'homme" un raisonnement purement démagogique qui ne tient absolument pas compte de l'enjeu écologique.
Au fond, il ne s'agit pas de taper aveuglement sur "les médias", mais sur ceux qui s'y expriment de façon simpliste. Cela comporte évidemment une poignée d'éditorialistes (les mêmes depuis très longtemps) convertis aux thèses de leurs actionnaires avec une docilité de labrador. Mais également tous les "experts" bien accordés sur une vision monochrome de l'économie : de l'université aux plateaux télés, le grand nettoyage se fait. Pire, un éditeur français a osé publier un livre intitulé "le négationnisme économique" pour dire en gros que tous ceux qui ne sont pas néo libéraux refusent de voir le monde tel qu'il est... S'ils se sont sentis pousser des ailes, c'est que 95% des intervenants à la télé, des supposés experts qui bien souvent (pour ne pas dire toujours...) conseillent les grandes banques, sont des néo libéraux comme eux. Tous, avides de phrases simples : la dépense publique est une plaie pour le monde, trop d'impôts pousse les riches à partir, il faut déréguler. Et tous ces économistes sont rejoints dans leurs croisade par des sondeurs et des entrepreneurs ou des analystes boursiers qui pensent comme eux. Du coup, tout ce qui déroge à leurs dogmes est "irréaliste", "infaisable".
Le cas de l'impôt est celui qui m'amuse le plus. A les écouter, toute demande de régulation par l'impôt s'approche du vampirisme, et Piketty serait un néo bolchévique... Les US, par exemple ont baissé de 30% (!!!!) la taxation des plus favorisés et ils continuent de vous dire qu'on en fait trop... Les 500 fortunes françaises croissent 50 fois plus vite que la croissance sans qu'ils ne créent un seul emploi en France ou s'acquittent d'un euro d'impôt sur la fortune. Est-ce vraiment léniniste d'exiger qu'ils s'acquittent de leur dû ? Je pose ça là, comme on dit, pour faire réfléchir deux secondes... La démagogie est dans la teneur d'un débat médiatique qui voit dans toute dépense publique un mal et dans toute création de richesse (fut elle crapuleuse, polluante et sans valeur sociale) une bénédiction. Ca, il me semble tout de même qu'on peut le changer assez vite. Et ça ne serait pas un luxe...
08:46 | Lien permanent | Commentaires (12)


