09/10/2011
Banlieue/Islam/République : le curieux triangle...
Tout le monde n'a pas forcément le temps et surtout l'envie d'aller lire l'enquête que l'Institut Montaigne consacre aux banlieues françaises. Une enquête menée, pensez, pour le compte d'un think tank libéral, l'Institut Montaigne. Les biais sont évidents et repoussants comme des herses protégeant une villa de latinfundiste au Brésil.
Du coup, c'est avec un effarement certain que j'ai lu les convictions hâtives qui sont sorties dans la presse. Aucune pincette et, en substance, on pouvait lire cela: "l'enquête montre la place qu'a pris l'Islam dans les banlieues françaises. Elle repousse la République à la cantine où les jeunes veulent manger halal. Elle souligne le recul de l'intégration et le repli communautariste". Bon, l'enquête n'est pas très loin de dire cela, mais passons. La conclusion tirée par la presse est unanime : la République est menacée par l'Islam et ces banlieues font acte de séparatisme. Aussi, il faut leur apprendre l'intégration, encadrement renforcé et flicage des allocs... Etrange raccourci.
Pour ceux que la lecture dans les détails ennuient, on peut écouter Kepel se défendre avec brio là, 32 minutes de finesse face à des articles un peu trop bruts http://www.franceculture.com/emission-les-matins-ou-en-so...
Kepel montre bien, sur l'extension du halal, comment la montée en puissance de l'Islam s'est faite sur fond de précarité: le choix du halal est priorisé par le fait que cette viande coûte peu cher, qu'elle est souvent d'une qualité suspecte et que d'ailleurs, nombre de cantines en achètent déjà sans dire que cela en est, éloignant de jeunes musulmans qui pourraient donc venir manger ! Ensuite, Kepel rappelle que ce n'est pas un abandon Républicain, mais une mauvaise prise en compte des besoins. C'est très différent. L'ANRU a investi beaucoup d'argent dans les quartiers sensibles pour rénover l'habitat, mais la question de l'orientation scolaire et de l'emploi n'y ont jamais été prioritaires.
On lira avec profit le livre de Aghion/Roulet, Repenser l'Etat, pour une social-démocratie de l'innovation, (le Seuil) y défendre, chiffres à l'appui, les mêmes thèses: on organise bien, depuis trente ans, une discrimination systémique en ne mettant pas le paquet sur les zones qui en ont besoin. Comme disait Aristote, exhumé par mon pote Pete Stone, "il n'y a rien de plus injuste que de traiter également des choses inégales" quand des quartiers sont gangrenés par 35 ou 40% de chômage des jeunes, il faut des réponses différentes de là où le taux atteint 8%. De fait, la même enquête de Kepel montre bien dans ses conclusions qu'une classe moyenne sommeille dans ces quartiers, éprise de mêler Islam et République mais aspire à plus de reconnaissance professionnelle... Ca paraît bien le moins.
Deux biais, tout de même, insuffisamment soulevés par les commentateurs: 1/l'enquête ne porte que sur Clichy sous Bois et Montfermeil, deux communes paupérisées à l'extrême. La situation n'est pas la même à Montrouge, ou à Tocry, Ville d'Avray, Enghein ou même St Denis, on voulait aller chercher la situation la plus complexe. 2/ Toute phase de paupérisation et de crispation économique entraîne des reflux religieux qui ne me plaisent guère. Je n'aime aucune religion, l'Islam pas plus qu'une autre, peut être moins qu'une autre pour des raisons tenant à la place des femmes. Cela dit, je trouve qu'en faire le bouc émissaire des maux de la Nation France à ce point est stupide et contre-productif. Que ne commande t'on la même étude sur une résurgence hassidique dans des banlieues privilégiées comme St Maur des Fossés ? Ou la très inquiétante montée en puissance des pentecôtistes chez les communautés noires et antillaises, qui récoltent de l'argent pour monter des églises ? Pourquoi ? Sans doute parce qu'on ne les a pas désigné comme l'ennemi et que pour 2012, nous aurons bien compris qui il reste à abattre...
Tout le monde a moqué, en 2007, le triangle La Poste / La Mairie / L'Ecole de Schivardi, mais il avait le mérite d'être équilatéral... Le triangle Banlieue / Islam / République dont on veut nous montrer qu'il est repoussant, ne tient pas debout; préférons donc l'équilatéral, où l'on retrouve l'équité une vertu qui s'est faite trop discrète ces dernières années...
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