Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15/01/2018

L’hérésie du progressisme individuel

ob_c777b8_1381605005-d6g.jpgEn décembre dernier, lors d’une conférence sur l’IA à Long Beach (Californie) le magnat et patron des voitures d’ultra luxe Tesla, Elon Musk, a déclaré élégamment « les transports publics, ça craint ». Et d’ajouter avec le même amour de son prochain : « pourquoi choisir un moyen de transport qui ne sort pas où vous voulez sortir, n’arrive pas où vous voulez arriver, et ne part pas à tout moment » ? et de conclure sa harangue progressiste ainsi : « c’est une vraie galère […] On y est exposé à plein de gens inconnus, parmi lesquels pourrait se trouver un tueur en série ». Rarement avait-on pu entendre un tel mélange de solutionnisme, de mépris de l’autre et de fuite en avant au mépris le plus élémentaire du bien être planétaire… 

Méprisons les règles économiques les plus élémentaires, quand bien même Musk met régulièrement en avant ses connaissances en la matière (qui lui permirent de faire partie du board de patrons conseillant le président Trump lors de son arrivée à la Maison Blanche) et admettons que Musk réussisse comme jamais. Oublions le fait que la Tesla ultra bas de gamme coûte 29 000 euros (le modèle standard vaut environ 20 fois ce prix), soit entre 2 et 3 ans du SMIC des pays les plus riches de la planète. Oublions cela, juste pour revenir sur l’utopie proposée : 7 milliards de bagnoles individuelles. Une congestion sans nom, l’asphyxie assurée, un retard d’un siècle et l’extinction du genre humain pour cause d’embolie climatique en moins de vingt ans…. Au moment où l’évidence pousse à démultiplier les transports collectifs pour notre survie, Musk prône le retour des calèches polluantes 2.0.


En poussant la logique de Musk, à quoi bon se congestionner dans des avions commerciaux classiques, où l’on peut tomber sur un voisin à la conversation pénible, quand on peut prendre un jet avec d’accortes hôtesses ou de sémillants stewards selon vos goûts ? Pourquoi se plier à l’injonction à se rendre dans un hôpital, avec une salle d’attente et des maladies nosocomiales, quand on peut aller dans un cabinet privé, avec son propre médecin et son assistant robotisé ? Et surtout, pourquoi mettre ses enfants à l’école, où ils se feront racketter, attraperont des poux, apprendront des insultes et des thèses communistes à cause de leurs professeurs, quand on peut confier l’instruction de nos têtes blondes à d’honorables précepteurs issus des meilleures écoles ? Le populisme d’en haut, inspiré par les magnats de la Sillicon Valley c’est d’araser la réalité des rapports économiques en vendant l’illusion de la démocratisation d’un mode de vie luxueux et économiquement suicidaire quand on a besoin de partage. Au moment où les inégalités explosent, le 0,1% se créent des solutions juste pour eux en promettant on ne sait comment que cela pourrait ruisseler sur les 99,9% restants. Et il le fait au nom d’une idéologie progressiste d’un nouveau genre, celle du progressisme individuel. Ringardisant les grandes espérances collectives du XIXème siècle, renvoyées sans ménagement au « collectivisme confiscatoire », les néos progressistes nous renvoient à nos responsabilités individuelles pour répandre le bonheur sur terre. Surtout, ils le font en agitant notre mauvaise conscience en mélangeant problèmes sociaux et problèmes du collectif : oui, vous avez plus de chances d’être agressé(e), importuné(e) ou ennuyé(e) dans un transport collectif que lorsque vous êtes seul dans une voiture conduite par quelqu’un qui vous est économiquement obligé… La ruse du populisme d’en haut est d’inverser la priorité : au lieu de chercher à améliorer le sort de l’écrasante majorité de la population, utopie classique, l’utopie post moderne est d’essence individuelle. Une vision catastrophiste du futur imprégnée jusque dans nos fictions où, façon Tripalium une poignée d’entre nous aurons droit aux meilleurs postes quand les pauvres hères, de plus en plus nombreux, restent cantonnés de l’autre côté du mur, crevant la bouche ouverte…

 

Le problème fondamental de cette aporie individualiste est résumé par le philosophe Slavoj Zizek[1] : « Même lorsque nous nous disons prêts à assumer notre responsabilité, on peut y voir un stratagème visant à occulter leur véritable ampleur. Il y a quelque chose de faussement rassurant dans cette promptitude à battre notre coulpe. Nous culpabilisons bien volontiers car, si nous sommes coupables, c’est que tout dépend de nous, c’est nous qui tirons les ficelles, il suffit que nous modifions notre style de vie pour nous tirer d’affaire. Les enjeux idéologiques d’une telle individualisation sont évidents : tout occupé à faire mon examen de conscience personnel, j’en oublie de me poser des questions bien plus pertinentes sur notre civilisation industrielle dans son ensemble. Cette entreprise de culpabilisation trouve d’ailleurs une échappatoire facile : recycler, manger bio, utiliser des sources d’énergie renouvelables, etc. En toute bonne conscience, nous pouvons continuer notre petit bonhomme de chemin ». On peut moquer Elon Musk en disant que tout cela ne nous concerne pas, en France, mais quand Emmanuel Macron reprend Kennedy pour ses vœux, il ne fait rien d’autre que renvoyer chacun à ses responsabilités personnelles, éludant le fait qu’il a lui même été élu pour ne pas parler de cela. #Nousvalonsmieuxqueça

 

 

[1] Texte paru dans l’Obs, janvier 2017

Commentaires

Individu et société , un et plusieurs , moi et nous ... sujet classique de philo au lycée et de " culture générale" aux concours de l'administration ; plutôt bien traité par Castor qu'il s'agisse du fond ou de la forme .

On peut toutefois regretter l'absence de références empruntées à notre patrimoine national , Rousseau , Bergson Camus , Michel Onfray ...

Écrit par : Anna-Lisa | 15/01/2018

Le thème de l'enfant unique chez Louis Aragon qui s'efforça de dominer sa frustration en célébrant le collectivisme soviétique

Ou encore Gide , lui aussi fils unique : " familles , foyers clos , je vous hais "

Écrit par : Johanna | 15/01/2018

---Anarchisme individualiste ( Stirner ) ou libertaire
( celui de la guerre d'Espagne et des " zones à défendre " d'aujourd'hui

Célibat ou vie en couple ( ou ménage à trois) ...

Écrit par : Ravachol | 15/01/2018

Chez nous , à la Douceur Angevine , difficile d'échapper aux contraintes de la vie collective ; je n'y réussis pas trop mal en interdisant l'entrée de ma chambre et en résistant aux pressions insistantes des maniaques de l'
"animation "

Écrit par : Mémé Octogénie | 15/01/2018

Une solution : nos GPR , Groupes Privés de Résistance , petites communautés d'individus .

Écrit par : Euphémie | 15/01/2018

D'accord avec Anna -Lisa : sujet classique , plutôt bien traité par Castor ( en dépit de l'absence de références nationales )

Un cas de bonne combinaison individu -société : la communauté monastique ; des temps pour la solitude (lecture , méditation ) et d'autres pour la vie collective (offices , travail , un peu de récréation )

Écrit par : J Mentor | 15/01/2018

Le terme "individualiste" est à double sens et par conséquent à éviter. On peut aussi bien démontrer qu'un collectivisme écrasant est caractéristique de la société moderne, et par conséquent l'absence d'individualisme.

Écrit par : Zébra | 15/01/2018

" double sens " : cela vaut aussi pour " progressisme ",

---opinion, comportement visant au " mieux ;

--- mais aussi , en politique , marxisme mou , inavoué ... (compagnons ; de route du PC dans les années 50 -60 ; on disait aussi "cryptos" ; une version intéressante : les "chrétiens-progressistes" , sans cesse tourmentés , déchirés : la faucille et le goupillon ...)

Écrit par : Saint -Thèse | 16/01/2018

Chers Zebra et Saint-Thèse ; le vocabulaire de Castor est simple ; pour lui, le sens ( unique) qu'il donne aux mots va de soi ; ex : " libéralisme" ," inégalités" ... les nuances , le doute , très peu pour lui !

Écrit par : Léo | 16/01/2018

Chère ou cher Zebra , bienvenue sur le blog castorien !

-----D'accord avec votre remarque sur le terme "individualiste"

" hérésie" m'interpelle aussi : un mot du vocabulaire des religions , qui surprend de la part de l'athée patenté que semble être Castor ; il aurait suffi de dire " erreur"

Écrit par : Lesbie | 16/01/2018

" Zebra " me fait penser à un roman d'espionnage du temps de la guerre froide , porté à l'écran , " Zebra , station polaire "

Quoi qu'il en soit , bienvenue sur le blog qui a besoin de sang neuf

Écrit par : 20 100 | 16/01/2018

"On peut aussi bien démontrer qu'un collectivisme écrasant est caractéristique de la société moderne"
( Zebra)

D'accord ! mais le collectivisme affiché , inspiré par une idéologie , est peut-être moins dangereux que celui , cool et insidieux qui nous impose une façon unique de penser et de vivre ;

Cela commence par les animations que dénonce Mémé Octogénie , les fêtes d'immeuble et de quartier , l'invitation pressante à signer des pétitions etc.

Le militant politique est sans doute moins dangereux que le prêcheur associatif ou le publicitaire .


Le macronisme , une forme insidieuse de contrôle social ( ou " sociétal" ) ?

Écrit par : Sidonie | 16/01/2018

"L’utopie post moderne est d’essence individuelle."
( Castor)

Selon moi , les néo -individualistes qui proscrivent tout engagement collectif et font aveuglément confiance à la " proximité " , à la spontanéité , aux micro-actions de toutes sortes pour faire progresser la société , ne sont "individualistes" qu'en apparence ; ils obéissent à une mode qui commande leurs comportements plus que le ferait une idéologie collectiviste ; c'est le plus récent avatar de la bobocratie

( source : mes constatations à Sciences- Po , tant parmi mes collègues que mes étudiants ; il existe en fait peu d' " individus" ...)

Écrit par : Julius | 16/01/2018

8 années en internat + 28 mois de chambrée ( "maintenu sous les drapeaux au-delà de la durée légale" au temps de la guerre d'Algérie ) , j'en ai soupé des collectivités ; la
seule que je supporte assez bien : la famille ...

Écrit par : J Mentor | 18/01/2018

Le problème que pose l'article de Castor est celui , non des rapports individu- société , mais de l'opposition entre deux formes d'action , l'une collective , l'autre individuelle.

On a effectivement tendance , aujourd'hui , à privilégier celle-ci par rapport à celle-là , pour de mauvaises raisons , selon Castor et je l'approuve sur ce point .

L'individu " pur " de toute appartenance n'existe pas ; nous sommes tous , que cela nous plaise ou non , toujours dépendants d'une collectivité , limitée ou étendue ; l'individualiste forcené fait sa propagande sur les réseaux sociaux , bénéficie de la solidarité nationale

Le macronisme est un pseudo individualisme ...

Écrit par : Saint-Thèse | 18/01/2018

" années en internat + 28 mois de chambrée ( "maintenu sous les drapeaux au-delà de la durée légale" au temps de la guerre d'Algérie ) , j'en ai soupé des collectivités ; la
seule que je supporte assez bien : la famille ...""
( Mentor )

Le travail en équipe , très peu pour vous , je suppose , cher Mentor ...

Écrit par : Euphémie | 19/01/2018

Je ne conteste pas qu'il puisse être efficace , parfois ...

Pour ma part , j'ai eu du mal à m'y faire , et dès que cela m'a été possible , je me suis arrangé pour travailler en solo ...

Enseignant occasionnel , j'ai souvent constaté qu'au sein d'un groupe de travail un ou deux participants bossaient effectivement pendant que les autres se tournaient les pouces .

Ceci dit , je n'ai pas de théorie sur le sujet .

Écrit par : J Mentor | 19/01/2018

Je relis souvent avec plaisir votre petit bouquin sur les "réunions " , très vivant et drôle ...Tout y est dit ...

Cette forme de travail se prête à toutes sortes de manipulations , notamment s'agissant de la vie associative
( l'animateur au leadership insidieux ...)

Écrit par : Pépé Castor | 19/01/2018

L'association , démocratie rarement démocratique , notamment dans deux domaines , le sport et l'humanitaire

Écrit par : Barbara | 19/01/2018

Merci , cher Pépé Castor , pour votre aimable propos sur mon petit livre ; je l'ai rédigé , pour une large part , pendant les réunions auxquelles j'étais condamné à assister pour les besoins de ma profession .

Invité plus d'une fois à l'étoffer et à l'actualiser , je n'ai pas eu le courage de le faire ; il m'aurait fallu , pour respecter la mode, y mettre un peu de Bourdieu , de
Foucauld , y citer des auteurs américains à la façon de Castor ; je n'en avais ni le goût ni la patience ...

Écrit par : J Mentor | 20/01/2018

Nul besoin d'actualiser votre petit livre pour céder à la mode , cher Mentor : à un peu plus de 30 ans , il est encore jeune , comme vous devez l'être à bientôt 86 , si j'en crois une de vos rares confidences .

Je l'utilise souvent pour traiter des patients en burn out ;
Je leur recommande notamment de lire et relire votre
chapitre III , " Petit guide ( en 17 leçons ) de sabotage des réunions " ; et aussi , votre analyse du film " 12 hommes en colère" de Sydney Lumet .

Écrit par : Anna-Lisa | 20/01/2018

Je dois à Mentor d'avoir obtenu un 18 /20 à l'épreuve de ""culture Générale " de l'Ecole Nationale de la Magistrature

Sujet " La délibération du jury d'assises , un huis-clos d'enfer ?

Je me rappelais l'analyse de " 12 hommes en colère " présentée dans le petit livre sur les réunions , acheté par hasard sur les quais .

Écrit par : Solon | 20/01/2018

N'en jetez plus ! " pour vivre heureux , vivons cachés !

Ce qui m'avais le plus amusé quand je rédigeais ce livre : reconstituer deux réunions de travail sur les activités extra scolaires des enfants dans la mairie d'une petite commune rurale de la France profonde ...

Et aussi ; chercher des citations se rapportant aux réunions ; ainsi :
-- " parle si tu as des mots plus forts que le silence "
( Euripide )

-- " L'abondance de paroles inutiles est un symptôme certain d'infériorité mentale "
( Gustave Le Bon )

Écrit par : J Mentor | 20/01/2018

Ce livre pourrait rendre service à mon boss Doanald ; je vais suggérer à l'Ambassade de se le procurer.

Écrit par : Trumpette | 20/01/2018

Pour votre boss , cette citation , à la page 31 du livre :

" Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier qui fait de ses paroles ce qu'un charlatan fait des ses remèdes "
( Fénelon , lettree à Mme Dacier )

Écrit par : Solon | 20/01/2018

Ce livre nous serait utile aussi ; à nous autres "résidents "
de la Douceur Angevine ,sans cesse invités à nous réunir pour prendre la moindre décision , des menus au papier des WC en passant par les multiples propositions d'activités dites pour "troisième âge "

Quant à l'âge du bouquin et à celui de Mentor ( que rappelle Anna-Lisa ) , aucune importance : " C'est dans les vieux pots" ...)

Écrit par : Mémé Octogénie | 20/01/2018

L'âge du capitaine : Clemenceau n'était plus un jeunet quand il a conduit la France à la Victoire et , en 1958 , de Gaulle était depuis longtemps rangé des voitures.

Le jeunisme ne passera pas !

Écrit par : Pépé Castor | 20/01/2018

Si vous deviez faire rééditer votre livre, ( ce qui selon moi ne s'impose pas ) , vous pourriez y introduire , cher Mentor , quelques remarques sur les réseaux sociaux : une sorte d' immense réunion pleine de bruit et de fureur

Un article intéressant , là -dessus , dans la Pravda datée de ce jour , page 25 ; Internet et l'économie de l'indignation " ( Olivier Clairouin )

---Cela permet de mieux comprendre comment fonctionne Castor ( l'indignation , une seconde nature )

Écrit par : Anna-Lisa | 21/01/2018

----L'indignation ," seconde nature " ( internet , Castor) , cela me fait penser à un paysan de chez nous pour qui , tout ce qui va mal ( prix agricoles , maladies du bétail , temps trop sec ou trop pluvieux ;;; ) " " est la faute au gouvernement "

Écrit par : Mémé Octogénie | 21/01/2018

Avant -hier , débat animé par Pujadas :, sur une chaîne d'information immédiate : un certain de Closets imputait tous nos malheurs à ..L'ENA , aux inspecteurs des finances ," vériatble aristocratie d'Etat "

Infos inexactes et argumentation faiblarde

Pas un mot sur une éventuelle responsabilité des commentateurs politiques

Écrit par : JC Jaurras | 21/01/2018

L'indignation automatique : une façon commode de se dédouaner d'un système dont on vit et profite .

Voir l'abondante littérature sur la bonne et mauvaise conscience .

Rien à voir avec l'esprit critique ni l'autocritique .

Phénomène plus sociologique , sans doute , que psychologique ou idéologique

De Closets : no comment ...Se reporter à sa fiche wikipedia

Écrit par : Léo | 21/01/2018

J'ai vu moi aussi le débat sur l'ENA ; comme cela arrive souvent , ceux qui pourfendent cette institution ont été recalés au concours ou bien n'ont pas eu le courage de s'y présenter .

La dame qui s'en prenait à la " dépense publique" n'était pas mal non plus , dans le style démago .

Écrit par : Léna | 22/01/2018

Au cours de ce débat , un ancien ministre ,"énarque " d'origine populaire , a rappelé qu'un concours , avec tous ses défauts , " est tout de même préférable à une cooptation"

Personne n'a eu le culot de demander à Des Closets par quel cheminement il était devenu un personnage en vue , son bagage universitaire étant fort modeste bien que sa famille ne le fût guère .

Écrit par : Jacques Aubin | 22/01/2018

Castor , reconnaissons -lui ce mérite , ne fait pas dans la démagogie quand il évoque l'ENA et la dépense publique ..

On peut supposer qu'il est assez bien informé sur ces sujets , peut-être parce qu'il connaît nombre de fonctionnaires (ou ex ) de qualité , et qui ne sont pas des " fils ( ou filles) d'archevêques "

Et il sait que la dépense publique garantit l'existence de services publics qui marchent plutôt bien , quoi que l'on en dise ..

Écrit par : J Mentor | 22/01/2018

Écrire un commentaire