25/12/2018
Gilets jaunes : le dégagisme boomerang
A dégagisme, dégagisme et demi. J'avoue me délecter des circonlocutions des honnêtes gilets jaunes pour désavouer les militants vêtus de gilets jaunes qui se sont filmés chantant la quenelle et proférant des horreurs devant le Sacré Choeur. Soudain, face à l'évidence des images, tout le monde s'est récrié "ça n'est pas nous ! Arrêtez ! Vous ne pouvez pas nous assimiler". Idem pour les 3 ordures qui ont insulté une fille de déportés à Auschwitz. Pasdamalgam. Et j'ai souri. Pas plus. Pas plus car je sais évidemment que ces tristes sires, ces antisémites immondes, ne représentent pas tout le mouvement. Ca n'est pas la détestation du sionisme qui a poussé des milliers de gens a occupé les ronds points pendant des semaines, la nuit, les week-ends. Ca n'est pas l'antisémitisme et le racisme qui surpasse une majorité de discours sur la fin de mois anxiogène. Evidemment, mais il y aussi cela. Et le pacte de Marrakech. Et le racisme. Une étude portant sur plusieurs milliers de sympathisants des gilets jaunes faisait ressortir que 48% d'entre eux considèrent que "en termes d'emploi, il faut accorder une préférence nationale". Donc bon, pour la pureté du mouvement spontané, on repassera.
Soudain, les gilets jaunes ont pris en pleine gueule la complexité du monde et le dégagisme en boomerang. J'espère que ça les amènera à réfléchir à leur propre dégagisme qui leur sert de carburant. Contre les élus dont ils aiment à dire qu'ils sont "tous pourris et trop payés, gavés" alors même qu'en termes de masse, un nombre croissant d'élus locaux (l'immense majorité des élus, le parlement rassemblant 800 personnes...) démissionnent ou renoncent à se représenter car leur tâche est trop dure, trop ingrate et trop peu payée... Et dégagisme contre les intellectuels qui seraient tous des salonnards nababs et les journalistes. Les procès qui s'en suivent sont d'une violence rare : ces deux corps professionnels seraient coupables de déconnexion avec le réel, ils seraient tous empreints de la même vision du monde ce qui nous fait vivre dans une dictature libérale, ils sont des créatures pour milliardaires et font un récit du monde conforme à ce qu'attendent ces indécentes fortunes. En somme, les journalistes et intellectuels de ce pays sont tous des clones de BHL et Apathie. Chic.
Les violences morales, mais surtout physique à l'encontre des journalistes sont présentes dans toutes les manifestations des gilets jaunes et concernent tout type de presse : écrite, radio et surtout télé. On peut ne pas aimer BFM, mais le fait que leurs journalistes cachent leur logo en manif pour éviter d'être pris à parti et traités de "collabos'. Le fait que nombre de journalistes de presse soient insultés, conspués, menacés, que les gilets jaunes ne veulent plus du filtre de l'analyse journalistique, juste du Facebook live pour montrer "la vérité du mouvement" dans une dérive confondant transparence et démagogie.
Ces attaques sont immondes, mais elles sont aussi idiotes. Prenons un livre comme "les intellos précaires". La situation déplorable de l'immense majorité des professions intellectuelles dans la première édition s'est encore dégradée lors de la parution de la seconde. La majorité des soutiers de l'édition, peinent comme les gilets jaunes à boucler leur fins de mois. Il suffit de voir les statistiques de ventes moyennes pour comprendre que l'écrasante majorité des auteurs ne vivent pas de leurs plumes. Idem pour les journalistes. L'invasion des milliardaires dans le champ des médias n'est pas une cause mais une conséquence paradoxale de la paupérisation de ces métiers. Dans les médias, le CDI est devenu aussi fréquent que les oasis dans le Sahel. Selon les données de la Commission de la carte de presse, le salaire moyen d'un journaliste est ainsi de 3.912 euros brut par mois en CDI, soit 3 300 nets. Près de deux fois le salaire médian. Problème, cela concerne une minorité des journalistes aujourd'hui, l'écrasante majorité émargeant aux 2.273 euros mensuels d'un pigiste, qui par définition n'a même pas la sécurité de l'emploi. Faire d'eux des privilégiés est d'une crétinerie sans nom.
Faire d'eux des laquais, des courtisans et que sais-je encore est tout aussi navrant. Un éditorialiste n'est pas un journaliste. Je veux bien qu'on dise qu'une grosse majorité des éditorialistes sont déconnectés ou décalés, mais pas tous (ceux d'Alternatives Economiques et autres invités à équilibrer les plateaux connaissent le SMIC et le prix du litre de diesel...) et surtout pas les journalistes dans leur ensemble. D'ailleurs, il existe une hypocrisie sans nom à taper sans cesse sur les médias quand leurs audiences globales ne baisse pas d'un iota. Gilets jaunes, soyez cohérents : si vous voulez vraiment ennuyer les journalistes, éteignez vos télés. Ca leur causera plus de tort que vos insultes.
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