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03/12/2019

La vie en enchères inversées

Il y a peu, je fus contacté pour préparer et animer une journée sur un thème compliqué, exigeant une préparation plus qu'ardue. On me demanda un prix, je répondis que je facturais en fonction de la nature de client et que par conséquent, je serais heureux de proposer mon tarif associatif. Ce à quoi on me rétorqua "je comprends, mais nous n'avions pas planifié ce budget, donc, quel serait votre tarif plancher pour cette intervention ?".  Je restais évidemment comme deux ronds de flanc face à une telle proposition. Évidemment, je ne blâme pas mon interlocutrice, plutôt un air du temps dédié aux enchères inversées.

Je me souviens il y a quelques années d'une forte engueulade avec une amie chère qui, pour son déménagement, avait eu recours à un site allemand proposant ce système. Vous donnez ce que vous considérez être le prix maximum que vous pouvez accorder à ce service et vous observez, ébahi, le lumpen et le sous-lumpen rivaliser de misère pour arriver à un prix dérisoire... Passée l'engueulade, là encore, je m'étais demandé comment nous pouvions arriver à de telles horreurs. Et bien pour la même logique d'alignement par le bas qui est la seule obsession d'un grand nombre de décideurs économiques et de responsables politiques. 

Jeudi, la contestation sociale face à l'inique réforme des retraites va commencer et Edouard Philippe joue évidemment sur cette corde pour essayer d'amadouer l'opinion "un chauffeur de bus au Havre, à Brest, fait le même travail qu'à la RATP, pourquoi a t'il moins ?". À cette question, au risque de surprendre, je répondrais comme le premier ministre que c'est injuste, mais à la différence du locataire de Matignon, j'arguerais que ce métier extrêmement dur (horaires décalés, travail week-end et jours fériés, agressions et incivilités en tous genres et quotidiennes...) justifie évidemment qu'on aligne les soutiers du Havre et de Brest sur le sort de ceux de la RATP. 

Quand ça n'est pas la concurrence internationale (on ne peut pas vous augmenter, les chinois, les roumains, les xxx coûtent tellement moins cher), on en vient à opposer les précaires entre eux. On voit fleurir sur des sites et des pages facebook les recensant des offres d'emplois plus indignes les unes que les autres, plus injustes les unes que les autres, qui ne sont pas retirées au nom de la liberté de choix des travailleurs. Je ne vois vraiment pas pourquoi on ne rétablit pas l'esclavage, si la personne y consent moyennant un dédommagement pour ses proches, allons y gaiement... 

Ce que je trouve le plus répugnant dans cette logique d'enchères inversées qui est apparu dans les années 80 avec le chantage à la délocalisation et a explosé avec internet, c'est qu'elle s'appuie sur une rhétorique de la peur du manque d'argent. "On peut pas plus, donc c'est à prendre ou à laisser". Or, contrairement à ce qu'on nous serine à l'envi, nous ne sommes pas, mais alors pas du tout au temps des sacrifices. Le monde n'a jamais été aussi riche, la France aussi. Nous avons peu être une croissance atone, mais nous ne sommes pas encore face à l'inéluctable compression de nos ressources. Le pays a produit six fois plus de richesses qu'en 1980 (mais l'État n'est que deux fois plus riche cf les travaux de Piketty, cherchez l'erreur), la crise est donc avant tout et surtout une crise du partage. Demain, l'épuisement des ressources nous mènera, réellement, vers des choix collectifs sacrificiels. Avant que nous n'ayons effectivement un couteau en acier sous la gorge, il faut arrêter de s'affoler du couteau en plastique qu'on nous agite pour nous effrayer... 

#Strikeupnationiscoming

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