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04/08/2019

No vamos, Zapata

Dans une actualité en vacances, les Unes du dimanche furent consacrées au Blériot du XXIème siècle, Franky Zapata, qui traversa la Manche en 21 minutes, soit six de moins que son glorieux aîné et à sa 2ème tentative seulement, contre 28 pour l'aviateur. Les images évoquent un imaginaire de BD Marvel ou des blockbusters de l'été où le héros débarque à tout berzingue des cieux pour sauver des innocents. Prière donc d'applaudir à l'arrivée du nouveau héros des temps modernes. Après avoir été choisi par les équipes du Président pour être le clou du spectacle lors du défilé du 14 juillet sur les Champs Elysées, il avait toutes les télés pour lui pour sa promenade dominicale. Et sans vouloir jouer une fois de plus les ronchons de service, je trouve cette publicité nauséabonde...

Bien sûr Icare, bien sûr tout le monde a déjà rêvé de voler, de faire comme l'oiseau et depuis des siècles, on rivalise d'inventivité pour s'envoyer en l'air (pardon). Mais ça n'est pas comme si nous manquions de solutions, collectives notamment. A l'heure où l'on s'interroge enfin sur le besoin de mettre des limites à nos envies de déplacements irrépressibles, Zapata ouvre une brèche potentiellement énorme et dont l'apport des bienfaits à l'humanité sera sans doute aussi important que la pensée d'Eric Ciotti sur les études en phénoménologie. 

Le 4 août 1789, on votait l'abolition des privilèges, le 4 août 2019 on voudrait en établir de nouveau, à rebours de l'histoire... L'armée s'intéresse à l'homme volant, mais aussi Airbus et la RATP et ça c'est ennuyeux. Que l'armée s'y intéresse, c'est logique, depuis la nuit des temps, le domaine dans lequel l'homme a le moins lésiné sur l'imagination, c'est bien sur les techniques pour dézinguer son prochain. Mais l'armée a normalement le mérite de la discrétion. Sauf que la Grande Muette ne l'est pas sur ce coup là, elle bave de contentement devant ce nouveau propulseur individuel. Et si la RATP et Airbus s'y intéressent, c'est pour proposer de nouveaux milliers, des dizaines de milliers de petits propulseurs urbains, pour contourner des rues trop bouchonnées... Encore une fois, on nous vendra un récit de pureté, d'absence de bruits et d'embouteillages, mais uniquement parce que ce transport sera destiné à des very happy few qui contourneront les transport de masse. On ne résoud aucun des problèmes existants, on rajoute seulement une solution sale de plus...

Que Zapata me pardonne, mais en le voyant voler, je pensais à la trottinette. La trottinette n'est pas une marche augmentée, c'est une catastrophe écologique (la durée moyenne de ces engins conçus avec moult terres rares et autres composantes électroniques plus un moteur, est de 28 jours....) qui ne résoud aucun problème de mobilité (on ne va pas faire les 30 bornes d'un déplacement coton en trottinette) et aggrave encore le drame de la sédentarité (quand le trajet fait 2 bornes, se laisser porter par ce petit engin ridicule plutôt que de marcher ou pédaler, c'est au sens propre du terme, insane). La solution de Zapata, est pire encore. 

Qu'il soit fier de lui, passe encore, Narcisse ne se suicide pas consciemment, il tombe à l'eau contrairement à Zapata. Mais que les autres applaudissent, ça relève vraiment d'une intelligence écologique discrète. Soupir... 

02/08/2019

Être doublement à l'os numérique

Numérique et pollution sont trop rarement associés. A tort, bien sûr. Mais le récit solutionniste du miracle d'une technologie qui ne laisse pas de traces continue à jouer à plein. Face aux ringards courriers postaux, vive les envois dématérialisés par mails,  plus d'émissions de billets de spectacles, de transports, nous allons vers un monde du zéro papier, zéro émission. Youpi. Au début d'internet, ça passait. Et puis, la taille des entrepôts géants de Facebook et Google implantés dans les forêts du grand nord pour limiter la chaleur des data centers a commencé à faire tiquer. Depuis, le désastre est archi renseigné, depuis la conception des appareils électroniques (lire "la guerre des métaux rares" de Guillaume Pitron) à notre incapacité à penser des services peu gloutons en énergie (lire "l'âge des low tech" de Philippe Bihouix). Surtout, le total d'énergie liée aux écrans fait peur : le visionnage de vidéos à fait exploser la demande mondiale avec une célérité non prévue par les experts. Et nous sommes déjà au pied du mur.

Nous sommes doublement à l'os. Premièrement, car la trajectoire actuelle est folle : la part des gaz à effet de serre liée aux écrans pourrait doubler à horizon 2025 (soit demain...) passant de 4 à 8% de l'ensemble mondial. En cinq ans... Deuxièmement, car nous sommes déjà au delà de la sursollicitation avec des centaines de messages publicitaires qui nous arrivent chaque jour et un nombre de sollicitations sociales ou informatives qui dépasse l'obésité. Au-delà de la civilisation du poisson rouge, il n'y a pas grand chose, à part la civilisation des lemmings ou des morts vivants. Peu engageant. 

Les fortunes liées au numérique se sont constituées avec une telle rapidité, avec un tel mépris des règles commerciales et fiscales, mais aussi si peu de souci des contraintes environnementales, qu'il ne faut pas attendre des géants qu'ils s'autodisciplinent. Comme l'ont rappelé tous les repentis lanceurs d'alerte issus desdits géants comme Tristan Harris, leurs algorithmes n'ont qu'un but : maximiser notre temps de présence sur Facebook et nous faire cliquer sans fin sur d'autres liens à partir de Google. Chouette... 

Le salut ne peut non plus venir des consommateurs. Il existe bien des applis pour bloquer la présence sur les réseaux sociaux ou bout d'un temps donné, mais elles ne rencontrent pas un succès fulgurant. Netflix a connu un premier coup d'arrêt dans ses abonnements, mais la consommation de VOD continue d'exploser. Le meilleur moyen de diminuer notre temps passé en ligne, c'est encore d'habiter en zone blanche ou d'attendre des bugs réseaux.... 

Le seul moyen de réduire massivement l'empreinte carbone du numérique doit donc être collective, ou politique. En exigeant des acteurs économiques de nouvelles normes beaucoup moins énergivores, d'une part. Retourner à la 3G, plutôt que d'aller chercher la 5G. Inutile de dire que nous ne sommes pas encore sur cette trajectoire... 

Mais cette trajectoire pourrait finir par nous être imposée par un dérèglement climatique accéléré obligeant à des mesures coercitives. Deux scénarios se dessinent : le premier est proposé depuis des années par des acteurs engagés pour un numérique responsable, donner un crédit numérique à chacun. Libre à nous d'utiliser ce stock comme bon nous semble, comme un forfait, mais limité par essence. La fin de la consommation non stop, du binge watching. Les usages étant très différents, les gros visionneurs pourront racheter à leurs voisins moins gourmands, mais on encadre la consommation globale de bande passante. Tempêtes sous crâne d'oeufs pour réussir à modéliser et chiffrer tout ça, mais au moins on comprend le principe.

La montée en puissance des régimes autoritaires ou pour emprunter le dernier néologisme en vogue, de "contrôlocratie" pourrait aussi laisser penser à un encadrement "pragmatique" du web. Après tout, le visionnage de vidéos porno dans le monde émet autant de GES que l'ensemble des bâtiments français. On interdit. Les vidéos de chatons ? On interdit. Ce genre de mesures pourraient même avoir l'assentiment d'élites déjà habituées à cette rhétorique en ce qui concerne la surveillance "si on n'a rien à se reprocher, ça n'est pas grave d'être écouté". De la même manière, tant qu'on est un bon citoyen, l'interdiction de vidéos nuisibles ne doit pas nous déranger, le porno est une atteinte aux bonnes moeurs et les chatons une insulte à l'intelligence. Viendront ensuite les tutos maquillages, les compilations de buts de foot, les tubes de l'été, puis Games of Thrones et Casa de Papel. Là, évidemment, ça braillera, mais il sera bien trop tard, car on nous dira que la maison brûle et qu'il faut être responsable. Ça ressemble à un épisode de Black Mirror et le principe de cette série étant de se situer aux confins de la réalité, nous voilà bien...   

 

 

31/07/2019

Où sont Charlie, Rémi et Steve ?

A propos de la mort de Steve Maia Caniço et de l'intolérable silence qui s'en suivit, un ami écrivit "si ça ne t'émeut pas, dis toi que cela pourrait être le Mexique". Il faisait ainsi référence à l'enlèvement de 43 étudiants par les policiers mexicains, atrocité non suivie d'enquête. Ils étaient "disparus". Les proportions changent, la nature du régime reste.

Il y a un avant et un après Charlie dans notre rapport aux forces de l'ordre. Fin octobre 2014, Rémi Fraisse mourait suite au jet d'une grenade par la police venu déloger les opposants à l'installation d'un barrage à Sivens. Il y eu beaucoup d'émotions, la démission du ministre de l'intérieur (Cazeneuve) était dans la balance, les parents de Rémi avaient accès à l'enquête... On était dans une démocratie classique où, suite à la mort d'un de ses enfants, on pouvait enquêter, contester et critiquer les forces de l'ordre (le père de Rémi Fraisse a poussé l'affaire en cassation pour demander des éclaircissements sur la différence de traitement entre gendarmes et policiers)... 

3 mois après Rémi Fraisse, la France était frappé une première fois par les attentats. La première d'une série d'une dizaine d'attaques sur 3 ans. Depuis janvier 2015, nous trouvons légitime (et moi aussi, hein) que la police tue ceux qui veulent assassiner des civils en masse. Après tout, "l'état a le monopole de la violence légitime" disait Weber et tuer des assassins furieux est sans doute légitime. Mais leur complices ? Et ceux qui pourraient l'être ? Peu à peu, l'Etat étend, gonfle, déploie la zone de sa violence légitime sans fin...

Avec l'État d'urgence, nos lois anti terroristes ont servi à arrêter et violenter les militants de la ZAD de Notre Dame des Landes, ceux de L214, Extinction Rebellion, les gilets jaunes, les opposants à la loi El Khomri, les militants de Nuit Debout... Tous ces militants, politiques, mais à 99% pacifistes, violentés, molestés, défoncés, avec un assentiment populaire confirmé à longueur de sondages diffusés à longueur de chaînes infos. 

Avec Steve, on monte encore d'un cran dans l'illégitimité de la violence. En reprenant les faits les plus bruts dont on dispose, il s'agit à la base d'un tapage nocturne. Un bis repetita sur un tapage nocturne, certes, mais une infraction plus que minime, tout de même. L'intervention des pandores s'est soldé par quinze personnes dans l'eau d'un fleuve aux courants très violents. On aurait pu avoir 15 morts. Ou 10. Ou 3. Il n'y en a eu "qu'un", c'est un de trop, mais ça aurait pu être encore pire tant l'action policière était disproportionnée de façon hallucinante...  

Compliqué de savoir d'où vient ce sentiment d'impunité chez les policiers. Ni Macron ni Castaner n'ont appelé la police de Nantes à 5h du mat' pour dire "balancez des grenades pour déloger les fêtards, ça leur fera les pieds". C'est encore pire qu'une dérive personnelle, ce sont nos institutions qui ne nous protègent plus, qui ne protègent plus nos enfants. Tout cela a commencé sous Hollande qui a beaucoup de défauts, mais pas le goût de l'autoritarisme policier. Au fond, nos dirigeants ne veulent plus se poser la question du maintien de l'ordre. Ils délèguent à une police qu'ils ne régulent plus et ces derniers ne sont pas redescendus, n'ont pas compris que leur totem d'immunité ne valait que pour les terroristes et qu'on ne peut pas user et abuser des grenades à tout bout de champ, fut-il un champ de rave... 

Dans cette histoire on ajoute du drame au drame. Steve est mort et la culpabilité de la police ne peut être éludée. Reste à évaluer le niveau de responsabilité exacte. L'enquête de l'IGPN est une honte et une mascarade, un premier ministre pouvait le dire sans peine. Il ne l'a pas fait. Ses déclarations sur "la transparence totale" n'engagent que ceux qui y croient. De Rugy disait bien la même chose pour ses dîners. Nous voila bien... Comme disait le philosophe, "la mort de Steve, ça pourrait être le Mexique". Nous en prenons le chemin...