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16/08/2019

Mesurer la démesure

On ne sait plus dans quel sens prendre les chiffres pour faire réagir nos élus. Les exemples à suivre sont américains, mais les français étant les milliardaires qui s'enrichissent le plus vite (source Bloomberg, peu taxable de léninisme dur) les courbes ahurissantes seraient les mêmes. Est-ce que les plus indécent est que la fortune des Walton, propriétaire des supermarchés Wall Mart, gagnent 36 milliards $ par, 100 millions par jour, 4 million par heure ou 70 000 par minute ? Peut être ce dernier est le plus insultant car le plus simple à comprendre. 

Dans nombre d'entreprises inhumaines actuelles, on coupe les pauses toilettes au motif que cela nuit à la productivité, voire, dans le cas d'usines avec un linéaire, ça arrête la production ce à quoi la direction réplique en faisant porter des couches aux employés. Voilà à quoi un modèle économique peut nous réduire. Nous humilier pour gagner 5 minutes. 

Les membres de la famille Walton, eux, vont aux toilettes quand bon leur semble. Peu probable qu'un de leurs cadres ne les presse pour sortir. Admettons que les Walton s'autorisent 8 minutes de pause toilettes. Le temps d'aller là pour satisfaire un besoin on ne peut plus incompressible, ils auront gagné 560 000 $; soit 20 ans de salaire d'un de leurs employés. 8 minutes / 20 ans. En deux pauses toilettes, une vie de labeur. Voilà...

Les Walton ont empoché 52 milliards d'exemptions fiscales avec les réformes Trump, notamment en ce qui concerne les successions. Ils payent proportionnellement moins d'impôt que leurs assistants de direction et refusent mordicus d'augmenter leurs salariés du bas de l'échelle, qui restent bloqués à 11$ de l'heure.

La fortune des Walton n'est pas fondé sur un modèle économique tellement supérieur aux autres qu'ils gagnent de l'argent quand tout le monde en gagne. Au contraire. Elle repose sur une complicité honteuse des pouvoirs publics successifs, de ristournes fiscal qu'il faudrait rebaptiser en "gigantesque hold up avec caution légale", ajouté au fait de tirer les conditions sociales de l'écrasante majorité de leurs salariés vers le bas, mais aussi leurs intermédiaires. Une spirale 99,9% négative et 0,1% vertueuse. Et pas qu'un peu.

On peut remplacer "Walton" par Bezos, Arnault, Gates, tous ont fait fortune sur un mix dumping fiscal/dumping social répugnant. Cette petite caste des milliardaires comptaient 400 personnes en 2000, 2137 aujourd'hui. Leurs fortunes cumulées pèsent autant que le PIB du Japon et de l'Allemagne réunis, soit 200 millions d'habitants de pays super riches. 

La prochaine fois que vous entendez un chef d'Etat expliquer qu'il faut "faire des efforts" ou qu'il "n'y a pas d'argent magique", dites vous bien qu'on atteint le summum du "plus c'est gros plus ça passe". On a pris des Bastille pour beaucoup moins que ça... 

12/08/2019

A quand une transformation des retraites ?

La semaine du mitan d'août, les vacances prennent tout leur sens : tout est vide. Les rues des villes, les bureaux, les boîtes mail. Seuls les professionnels du tourisme mettent les bouchées double et les sur réservations. Face à ce temps libre retrouvé, on en vient à aborder plus que sereinement la période qui succèdera à la vie professionnelle. Ca doit être sympa, de pouvoir visiter des sites magnifiques hors périodes de pointe chaque année. Plus calme, plus beau et cerise sur le strudel, moins chère aussi. L'été, on peut profiter des musées vides, des salles de ciné fraîches et des terrasses où il ne faut pas se battre. La vie doit être douce comme Paris au mois d'août, de René Fallet.  

On devrait voir les retraites ainsi, comme un cadeau inespéré que nous offre la vie. En 1945, l'espérance de vie des français correspondait à celui du départ en retraite, 65 ans. Il y a désormais 22 ans de temps libre gagné entre l'arrêt du travail et le trépas. 22 ans, c'est inouï. Michel Serres évoquait souvent le fait que la longévité nouvelle de l'humanité mettait fin à elle seule au débat de savoir "était-ce mieux avant ?" et de répondre par la négative. Le professeur de gérontologie Gilles Berrut aime lui à rappeler que les sexagénaires et les septuagénaires sont les plus heureux de nos concitoyens selon moult enquêtes. Pour une société qui vend la quête du bonheur comme le Graal et, en même temps, la jeunesse comme absolue, voilà qui fait clocher l'équation. 

Je ne dis pas que la sémantique joue pour tout, mais personne ne veut battre en retraite. Personne ne veut capituler devant le triomphe supposé que fut la vie professionnelle... Je jalouse les espagnols qui, lorsqu'ils ne travaillent plus, deviennent des "jubilados". Jubiler est une perspective autrement plus tentante que de battre en retraite. Pourtant, les chenus espagnols sont bien plus pauvres que les Français. Le minimum retraite en France est trop faible, c'est une litote et la dépendance est un fléau humain comme financier. Mais le minimum retraite reste plus sympathique que son homologue jeunesse et moins de 20% des vieux deviennent dépendants. Et souvent la dépendance survient à 80 ans. On pourrait tout de même parler de ces années de 62 à 80, de ces dix huit années passées à découvrir, à apprendre, à donner de ses savoirs, de son temps, à ses enfants, ses petits-enfants, à des associations. Il y a tant de choses à faire pendant ces dix huit années, une vie du commencement au bac, quand même. Ça n'est pas rien. C'est même assez fou.

Depuis trente ans que je suis la politique, on ne m'a jamais parlé de ça pour me vendre une réforme de retraite. Personne n'a jamais vendu de transformation. Tout le monde sort des graphiques d'espérance de vie et devise pour savoir combien de trimestres travaillés il faut rajouter pour obtenir une retraite à taux plein. Personne ne nous parle de retraite vraiment progressive (pas une pseudo pré retraite qui maquille souvent des licenciements honteux) pour tout ceux qui ont peur du vide et qui pourraient décélérer le rythme hebdomadaire dès leur 50 ans, pour finir à 65 ans et tirer le rideau après une dernière année passée à travailler 18 heures par semaine, pour transmettre quelques ultimes savoirs.

Surtout, personne ne vous vend des bilans de compétences personnelles pour permettre aux néo retraités de réussir leur retraite. Ca n'est pas rien, de passer d'un temps plein et socialement encensé à un temps vide et socialement méprisé. Ca n'est pas rien, d'entendre à longueur de journée qu'on "coûte" qu'on est "un fardeau" quand on aussi beaucoup apporté... L'expression "changer de regard" est un lieu commun, j'en conviens, mais elle dit bien l'essentiel. Changer de regard sur la retraite qui est devenu un quart de notre espérance de vie me paraît une priorité autrement plus ardente que ce qui sera débattu à la rentrée avec une réforme de retraite ressemblant comme deux gouttes d'eau, aux précédentes. Caramba, encore raté. Français, encore un effort pour enfin jubiler. 

 

 

06/08/2019

Développement personnel, régression collective

Il est grand temps de prendre au sérieux le développement personnel. Longtemps, ces textes oscillant entre la guimauve, les bons sentiments, la religion light, voire les dérives sectaires, n'ont pas inquiété grand monde. "Il n'y a pas de mal à se faire du bien", "ils ne font de mal à personne", "s'ils y croient, tant pis pour eux". Il y eut toujours un regard gentiment condescendant à l'égard de ceux qui prônent la bienveillance pour réenchanter le monde. 

Il est grand temps de le prendre au sérieux, car c'est devenu un phénomène de masse incontournable et à la croissance ahurissante. Un chiffre m'a particulièrement interpellé : 31% de français lisent au moins un livre de développement personnel chaque année, alors qu'ils n'étaient que 17% en 2014... A ce rythme là, dans dix ans, une majorité de français s'infligera volontairement chaque année, un de ces ouvrages pourtant tous semblables, tous aussi creux, aussi vides, aussi lobotomisants. Le fait qu'on puisse y revenir est inquiétant pour les lecteurs, mais aussi pour la société dans son ensemble... Le développement personnel, ça n'est pas "une gentille alter psy ou alter religion du bien", c'est le plus puissant outil de soft power du néolibéralisme.

J'ai écouté (je les aurais bien lu, mais je me refuse à leur donner des droits d'auteur et j'aurais eu trop honte d'être fiché en bibliothèque comme les ayant emprunté et de toutes façons, quand on en a lu un, on les a tous lu, il suffit de les écouter pour entendre leurs idées "nouvelles") du Christophe André, du Frédéric Lenoir, du Mathieu Ricard et je me suis infligé la consternante lecture des "quatre accords toltèques" qui traînait dans une maison où je passais quelques congés...

Ca n'est pas aussi navrant que je le subodorais, c'est pire. Non seulement l'intelligence y brille par son absence à toutes les pages, mais le plus patent chez les promoteurs du développement personnel, c'est la gigantesque régression collective. Outre que le but ultime de tout ouvrage de développement personnel est on ne peut plus général et vague "chercher la paix, l'amour et le bonheur", tous ne reposent que sur la volonté des individus. "Le monde appartient à ceux qui le veulent vraiment". "Si vous êtes vraiment alignés et vous donnez à 100%, vous réussirez"... Sur Linkedin et dans les conférences Ted X, on entend beaucoup ce genre de brouet positifs sans être positivistes (pauvre Auguste Comte, que de navets on écrit, prononce, filme, streame, en ton nom...) inondent les réseaux... A rebours de l'histoire. Au moment où les inégalités de diverses natures explosent, l'urgence c'est de repenser le collectif. Inégalités de naissance, de fortune, de territoire, scolaire, toutes choses pour lesquelles, par essence, nous ne sommes pas responsables, sont tout bonnement éludées de l'équation du développement personnel.

Comme l'avait parfaitement démontré Valérie Brunel dans "les managers de l'âme, le développement personnel en entreprise, nouvelle pratique du pouvoir" (La Découverte), nombre de dirigeants d'entreprises recourent au développement personnel pour faire passer la pilule de l'éternelle pression à la performance. Que chacun se concentre sur ses objectifs, vaguement ceux de son équipe, que personne n'émette d'opinion discrépante et tout ira bien. Car l'essence du développement personnel, c'est son absolu capacité à éviter les conflits et les critiques. On voit bien pourquoi cela attire des dirigeants de boîtes à actionnaires, désireux d'estomper toute revendication des salariés, des syndicats, de la base, des cadres, toute revendication quoi. Et donc peu à peu, cette même pensée s'est instillée en politique. On casse les clivages, on est bienveillants, on oeuvre pour le bonheur, quoi. Faut-il que nous soyons confondants de naïveté pour avaler des couleuvres pareilles...   

Et pourtant, donc, politiquement, ça marche. Les plus madrés des auteurs de développement personnel font mine d'en référer à Spinoza (pauvre Baruch...) mais au fond, on pourrait réunir toutes leurs pensées dans une seule citation de Margaret Thatcher : "La société n'existe pas". Elle ne connaissait que des individus et trouvait paresseux les explications sociologiques. Ça c'est du développement personnel. Chez l'entrepreneur de la Silicon Valley, comme chez Macron disant que l'on peut choisir de devenir "tout ou rien", chez Bolsonaro qui détruit "les inutiles études de sociologie", des zélotes du développement personnel.  

L'idéologie du développement personnel instille le nauséabond poison de l'individualisme forcené, du après moi le déluge... C'était bien la peine de mettre les religions à distance en 1905 pour se coltiner une secte new age qui a juste repimpé le slogan biblique "aide toi à être heureux et tu le seras"... Nous valons mieux que ça.