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18/03/2018

“ON NE PEUT PLUS ENSEIGNER EN 2022 COMME ON LE FAISAIT EN 1922.”

La communauté Oui Share, spécialiste de l'économie collaborative, me demande d'incarner le ministre de l'éducation de 2022 lors d'une conférence qui se tiendra cette semaine à Lille. A cette occasion, les 500 participants seront autant de députés qui voteront à la fin des deux jours pour les quatre mesures du texte de loi que je leur proposerai... Connaissant la sagacité de nombre de commentateurs de ce blog, je poste en avant première ici le texte que j'entends déclamer jeudi à la tribune lilloise pour tester l'opinion... 

Mesdames et Messieurs les député.e.s,

Mesurons le moment historique que nous vivons. Le projet de loi numérique “Être, Savoir et Devenir” dont nous allons débattre pendant deux jours propose des mesures qui sont technophiles et en même temps, technocritiques.

On ne peut plus enseigner en 2022 comme on le faisait en 1922. Il faut vivre avec son temps et il nous faut des lois adaptées à l’époque ! L’apprentissage par cœur est bien moins essentiel que par le passé, puisque les connaissances sont à portée de smartphone. Idem pour le travail individuel quand les pratiques collaboratives, collectives, gagnent sans cesse du terrain. Aujourd’hui, les mutations professionnelles sont la norme et « apprendre à apprendre » devient un impératif absolu. Ce qui était bon hier ne le sera pas nécessairement demain et notre responsabilité collective c’est de préparer les générations futures avec des outils adaptés qui diffèrent des nôtres.

La place de l’école doit être repensée de fond en comble. L’école doit être sanctuarisée comme un lieu d’apprentissage des fondamentaux et du long terme. Apprendre à se concentrer, à reprendre la main sur notre capacité d’attention ! La place des enseignants aussi doit être revue pour qu’ils puissent accompagner mieux les élèves. Dans cette nouvelle donne, la technologie doit servir aux élèves pour mieux se positionner face à un océan d’informations qui peuvent être anxiogènes. Pour réaliser cette grande adaptation face à la modernité, nous vous proposons, mesdames et messieurs de voter les quatre piliers de la loi. Cette loi est une loi de consensus, pour les générations futures. Je ne viens pas vers vous pour m’adresser à un camp, faire des clins d’oeil appuyés à une histoire politique avec ses mots et ses références. Je viens vous proposer le fruit d’un collectif de travail qui a travaillé avec l’intérêt des générations à venir comme seule boussole. Cette grande loi, je l’ai voulu orientée par quatre mesures fortes et symboliques.

1/ Une intelligence artificielle pour prédire la formation et l’emploi

L’abandon des filières en 2018 était une bonne mesure. Avec quatre ans de recul, nous en sommes certains. Il est temps d’aller plus loin et supprimer l’épreuve du baccalauréat qui est devenue obsolète. Cette épreuve vieille de deux siècles représente une barrière étrange, une frontière qui séparerait les enfants des jeunes adultes. En réalité, pour faire face à l’accélération des changements sociaux et économiques, il faut utiliser l’IA et ses algorithmes prédictifs pour garantir une formation adaptée à chaque jeune, selon ses compétences et les évolutions du marché du travail. Des tests d’aptitudes, renouvelés pendant le parcours scolaire, permettront de personnaliser les programmes et la formation. Ainsi, nul enfant ne sera orienté par de l’arbitraire, du couperet, mais sera accompagné de façon juste, tout au long de sa vie.

2 / Des brouilleurs d’ondes pour canaliser l’attention et l’information

L’attention est un bien rare ! Chacun d’entre nous l’économise du mieux qu’il peut. Nous, générations qui avons appris sans Internet, savons couper quand nous voulons pour nous concentrer plus intensément et plus longuement. Nous nous devons d’offrir la même liberté de choix aux générations futures. Avec des brouilleurs d’ondes, l’interdiction absolue des téléphones portable, on permettra ainsi aux jeunes de développer des facultés de concentration précieuses pour leur futur.

3/ Un « crédit citoyen numérique » pour évaluer les aptitudes sociales

Les inégalités continuent dramatiquement d’augmenter et le big data nous offre une opportunité historique de lutter contre ! Grâce au traitement des données numériques, il est désormais possible d’enrichir les parcours individuels en agrégeant l’ensemble des activités en ligne, constitutives de l’identité numérique. Le « crédit citoyen numérique » donnera à chaque individu une note unique pour accéder au supérieur et trouver sa place dans la société. Ne plus se contenter de notre actualité socialement discriminante, mais bien permettre à chacun de trouver sa voie selon ses moyens. Là encore, cohérence, plus de couperet, mais du choix en continu.

4/ Des robots sociaux pour automatiser l’apprentissage

On en demande beaucoup trop aux professeurs. Les robots sociaux vont leur permettre de mieux faire leur travail, en les délestant de tâches basiques pour leur permettre de faire. Les robots pourront aider pour l’apprentissage des langues. Ils pourront assister les professeurs avec de la prononciation, de la répétition et, à terme, prendre en charge la transmission des savoirs élémentaires et permettre aux professeurs de monter le niveau d’exigence avec des débats, des conversations artistiques, politiques ou historiques…

Mesdames, Messieurs les députés, nous sommes à l’aube de deux jours de débats passionnants. Je vous invite à dépasser vos a priori, vos postures, oubliez vos visions caricaturales sur la technologie et les machines qui nous détruiront… Cette rengaine anti progrès de l’époque, cette célébration du « c’était mieux avant » est qui un peu inepte, un peu navrante. Au XIXème siècle, quand nous avons connu la massification de l’école, les visions du futur étaient toujours utopiques. Aujourd’hui, nous tombons dans le piège du catastrophisme ou ne voyons plus le futur et la technologie qu’en monochrome noir… Laissons la peur du noir aux petits enfants, et donnons un monde plein de couleurs aux enfants de demain.

 

04/03/2018

Plutôt Mediapart que Le Media à part

Depuis quelques jours, Le Media vit une période que l'on qualifiera de "compliquée" laissant les termes de "purge stalinienne" aux médias appartenant à des milliardaires. C'était couru d'avance, cousu de fil blanc, inévitable et ça ne va pas contribuer à une réconciliation entre citoyens et producteurs d'information.

Fils de communistes, électeur de gauche dite à tort "radicale" (je dirais "gauche tout court", mais je ne vais pas relancer une guerre picrocholine avec ceux qui voient en Stéphane le Foll l'homme du renouveau à gauche....), gros consommateur de médias et exaspéré par le traitement social dans nombre de médias, j'avais tout pour devenir Socio du Média. A 5 euros la part, pour quiconque croit que la gratuité ne peut être un modèle pour l'information, il fallait se lancer. Nombre de journalistes respectables rejoignaient la rédaction, certains amis y tenaient chronique. Je regimbais. L'évidence d'une fermeture idéologique surplombait. Pourtant, je soutiens à 100% leur constat de départ. Quand je vois le traitement quasi unanime du conflit à venir à la SNCF où le terme de "privilège" précède toujours celui de "cheminot", j'ai envie de hurler. Surtout quand dans le même journal, on justifiera les suppressions d'emplois à venir chez Carrefour au nom de la sacro-sainte "modernisation", sans évoquer une seconde que depuis 5 ans, le groupe a touché environ 700 millions d'euros au titre du CICE et en a profité pour distribuer de coquets dividendes aux actionnaires tout en piétinant proprement leur obligation de préserver l'emploi...

Bien sûr, l'écrasante majorité des titres parlent de "charges" patronales plutôt que de "cotisations", évoquent "l'émancipation et les créations d'emplois chez Amazon et Uber" sans développer plus longuement la nature de ces emplois. Il faut voir comme on nous parle mal, comme des consommateurs uniquement. Le constat d'Alain Souchon en 1993 n'a pas pris une ride, il s'est botoxé, amplifié et déformé en pire...

Alors face à cela oui, 100 fois oui, j'aimerais pouvoir trouver des titres à la tonalité un peu discordante, mettant sur un pied d'égalité des économistes attérés face aux autres et pas une caution de gauche entre six experts libéraux et néo libéraux comme c'est toujours le cas... Mais ce titre ne sera pas Le Média. Pour reprendre la formule de Fabius à propos de Jean-Marie le Pen "Le Media apporte de mauvaises réponses à de bonnes questions".

En inversant la hiérarchie de l'info, en se dégageant de cette dictature des faits divers et autres turpitudes, Le Media met des principes louables en avant. Mais il y a deux mais pénible. D'abord ce site est, littéralement, in-regardable. Là où le Media ne dispose pas des moyens d'une radio de qualité, ils s'obstinent à vouloir faire une télé... Le résultat est plus que low cost et dégoûte le plus fidèle amateur d'image. Mais laissons cette critique formelle de côté en espérant qu'ils comprennent un jour la nécessité de rompre avec l'image et de revenir au son et texte pour aller au bout de la démarche... Sur le fondn cette semaine a marqué la mort du Media. Qu'une chronique infamante soit diffusée n'est pas un drame, les bidonnages sont légion ailleurs aussi. Mais soutenir mordicus le journaliste Claude El Khal depuis est une hérésie. On ne parle plus d'information, mais de bras de fer. On va mettre en avant le fait que le journaliste vomit le régime de Bachar et à ce titre, n'est pas suspect de complotisme de Poutinophilie et autres. Les types défendent un indéfendable avec la fougue d'avocat en procès d'assise... Problème, les écrits restent.

Passons sur un tweet où Claude El Khal arborait fièrement "ISISRAEL" truc bien dégueulasse, d'un antisémitisme fou. Mettons qu'il ait eu une pulsion et qu'il ne soit pas une ordure mais ait voulu manifester une opposition à Netanyahou. Je n'y crois pas, mais accordons lui le bénéfice du doute. En revanche, comment expliquer ce très long texte, sur son blog ( https://claudeelkhal.blogspot.fr/2014/08/the-daesh-conspiracy-fact-or-fiction.html?m=1 ) où il explique que Daech est une création d'Israël pour mettre le chaos dans la région et pousser les musulmans à s'affronter entre eux...  Défendre ça, c'est défendre l'indéfendable absolu. D'où l'évidente vague de désolidarisation de personnalités sympathisantes (Filipetti, François Morel, Noël Mamère) et autres départs de la rédaction. Je ne sais pas combien de temps Le Média va tenir, mais une chose est sûre : la tournure actuelle des événements pousse à un renfermement comme un huître de ce qui devrait être un média libre. Le Media passe désormais le plus clair de son temps à expliquer pourquoi il est une source d'attaque de la part des médias dominants, comment l'Elysée serait ennuyé par l'existence... Bref, le syndrome de l'enfermement dans un bocal. Quel gâchis de talents...    

Dans 10 jours, Mediapart fête ses 10 ans. Dix années d'enquêtes exigeantes, de découvertes différentes. 10 ans sans plainte et diffamation, en propos volés et autres méthodes douteuses. Dix années de journalisme exigeant. Songeons aux tweets infamants de Jean-Michel Apathie expliquant que "l'acharnement" de Mediapart contre Jérôme Cahuzac relevait de l'idéologie plus que du journalisme. RIP Apathie. Dix années de dégagements, de reportages longs et exigeants sur les réformes agraires qui marchent, les révolutions énergétiques qui fonctionnent. Une déconstruction des faux nez progressistes comme Justin Trudeau. La mise en avant du tissu associatif, de ceux qui promeuvent l'accueil des migrants et se rendent "coupables" de délit de solidarité. Dix années d'échanges avec les gauches allemandes, espagnoles, italiennes ou grecques, dix années à tendre le micro à ceux qui n'ont pas assez la parole. Des abonnements en hausse, un succès d'estime toujours là. Voilà la voie à suivre. Amitiés à mes amis restant proches du Media, je connais les affres de la vilénie (Plenel n'en est pas exempt, lui qu'on dit à tort "soutien de Tariq Ramadan... mieux vaut en rire), il n'est jamais trop tard pour se rassembler.  

 

 

22/02/2018

Comment marketer la décence ?

Il faisait froid, ce sont les vacances scolaires, l'appel fut peu relayé, la loi passera de toutes façons... La litanie des bonnes excuses pour ne pas être à la manifestation de soutien aux migrants, hier, étaient légion (et pas seulement étrangère). Il n'empêche, après une année 2017 marquée par une hausse de 29% des expulsions et un texte de loi qui entend encore durcir très largement les conditions d'accueil (avec un triplement de la durée de détention en centre de rétention, de 45 à 135 jours) nous aurions dû être une marée humaine à manifester notre opposition à un projet de loi infâme. Et pourtant nous étions quelques centaines, un millier tout au plus, à nous époumoner contre Gérard Collomb et Emmanuel Macron. Quelle gifle, quelle éclatante victoire pour une politique sécuritaire digne de l'extrême droite, grimée en progressiste.

Il faudra qu'on fasse le bilan, sans concession, de notre nullité collective. Pourquoi personne ne répond à nos appels ? Pourquoi si peu de monde pour soutenir ceux qui sont démunis à tous égard ? Dans le cortège, les slogans qui berçaient déjà mon enfance (tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir des parents communistes, mon enfance fut jalonnée de manifs) "so so solidarité, avec les sans papiers" auxquels s'ajoutaient des vociférations dans un anglais approximatif (pour faire chic ?) sur le thème "no borders"... Alors que le cortège remontait la rue Saint André des Arts puis la rue Jacob, un mélange d'accablement et d'exaspération montait en moi. 15 à 20 000 euros le m2 dans ces rues et l'étrange impression de déranger l'happy hour des riverains avec nos revendications, accueillies aussi fraîchement que l'air. Plus tôt dans la journée, le comptage de la nuit de la Solidarité avait fait état de 3 624 personnes dormant dehors, à Paris. Un chiffre trop élevé pour compter les "seuls" SDF, un grand nombre de migrants dorment dehors dans cette vague de froid. Le matin j'étais parti courir le long du Canal et j'avais vu la triste étendue des tentes... Vertigineux contraste entre la ville la plus riche d'Europe (avec Londres), incapable de réquisitionner quelques immeubles pour mettre à l'abri ceux qui fuient la misère et la guerre. 

A peine un millier, donc, hier pour réclamer à ce que notre devise républicaine soit appliquée. De la liberté, il y en a trop quand il y a celle d'expulser et de ne pas accueillir, l'égalité est en berne et la fraternité aux abonnés absents. Voilà ce sur quoi nous n'arrivons pas à mobiliser : la décence, l'humanité sans concession. Lors du quinquennat précédent, 2 millions de personnes ont convergé dans les rues pour s'opposer à l'égalité des droits entre homosexuels et hétéros. Des centaines d'élus étaient descendus battre le pavé, ceints de leurs ceintures tricolores. Hier, j'ai vu la sénatrice Esther Benbassa et deux trois inconnues apporter un soutien feutré et gêné d'une assemblée si clairsemée. Demain, le mouvement appelle à manifester place de la République. C'est David sans fronde qui défie Goliath. La gigantesque place résonnera bien creux. Sale temps pour la décence.